Ce corps en héritage
Psychanalyse et possession
Claude Guy, Psychanalyste

Claude Guy
PSYCHANALYSTE
3, rue Agrippa d'Aubigné 75004 Paris

Billets
Pouvoir (faire) autorité

Ce corps en héritage
Dans un livre d'entretiens1, un psychanalyste déplorait « une liquidation collective du transfert […] en tant qu’il est susceptible de porter aussi bien sur des personnes que sur des blocs de savoir. Il n’y a plus aucune autorité, ni référence, ni non plus de savoir qui tienne -justement grâce au transfert ». Plus loin, il acquiesce à la proposition de son interlocuteur qui le relance : « ce discours sur les limites, j’ai l’impression que vous l’énoncez à partir d’une place d’autorité dont la génération qui vous suit ne dispose plus ».
Curieux propos dont on ne sait pas très bien s'il le déplore ou s'en réjouit, mais quoi qu'il en soit, on peut légitimement se demander ce qui peut bien pousser quelqu'un à dire que la génération suivante ne dispose pas ou plus d'une place d'autorité. Cette assertion évoque au moins deux appréciations distinctes. L'une qui dénoncerait -au pire une irresponsabilité, au mieux un ratage de la génération précédente en termes de transmission, au risque d'une débandade générale. L'autre qui laisserait entendre l'incapacité de la génération qui suit à accepter une place d'autorité engendrant ainsi un repli narcissique.
Le mot "autorité" vient du latin "auctor" et signifie fondateur, auteur. Il donne le verbe croître, d'où l'appellation août pour le mois des moissons, surnom de l'empereur romain Octave sous le règne duquel les augures avaient été bonnes et les présages favorables. On fait autorité quand on est l'auteur d'un savoir qu'on peut transmettre, avec passion. Plus on fait autorité, moins il est nécessaire d'en donner la preuve, ce qui exclut l'autoritarisme, posture qui, au contraire de la transmission exige, tord, oblige, soumet.
L'autorité parentale est à entendre dans ce sens. Elle est conférée dès lors que des parents reconnaissent l'enfant né ou à naître. Mais elle n'a de portée que si chacun des parents fait précisément autorité en la matière, non pas qu'ils sachent tout de la fonction de père et de mère -heureusement on n'en sait jamais grand-chose et en tout cas jamais tout- mais qu'ils s'en servent en étant assez créatifs pour ne pas en faire n'importe quoi au nom de cette autorité, laquelle ne leur confère évidemment pas un droit de vie et de mort. Accompagner un enfant à l'âge adulte, l'éduquer, c'est incarner la Loi non pour la jouissance ou le bénéfice du parent, mais pour qu'il devienne autonome (de nomos, loi), jusqu'à ce qu'il l'ait ingérée, faite sienne.
Ce qu'il faut ingérer, intégrer, ce n'est pas la morale, (on comprend vite qu'il est à peu près inutile de s'en prendre à elle sous peine d'une sanction et d'une privation de liberté ou en tout cas, si l'on bataille à ce niveau, on en connaît les conséquences, néfastes), c'est l'impossible du meurtre et de l'inceste dont les effets, contrairement à la morale, touchent directement à la généalogie et à la transmission, à la transmission même de la vie. Il faut entendre l'impossible du meurtre et de l'inceste dans son sens large, au sens où l’on ne touche pas le corps de l'autre sans qu'il ne le veuille, ou encore, on ne peut prendre le corps de l'autre pour le sien. Le viol en fait partie, assurément. Il y a une limite à la jouissance, non pas celle de l’autre, mais celle qu’on prend sur l’autre quoi qu’il en dise.
Si le terme d'autorité se confond avec celui de pouvoir et par conséquence avec les relents négatifs inhérents au terme même, c'est qu'on peut penser qu'il suffirait de posséder quelques attributs du pouvoir pour se saisir de tous les objets qui se présentent, y compris le corps de l'autre et en jouir, pour soi-même.
Le mot "pouvoir" lui, désigne le chef d'un groupe social. En grec "potis" signifie époux et despote pour désigner le maître de la maison. C'est de cet adjectif que vient le mot puissant.
"Potis sum", je suis puissant, "potere", diriger. Il s'agit de diriger, de donner une direction en ayant la puissance pour le faire, ce qui implique de connaitre ses capacités et ses limites et de saisir la capacité de ceux à qui on s'adresse. Façon d'offrir à l'autre de l'espace, de donner lieu à ce qu'il est, à ce qu'il peut faire, de soutenir un passage entre le potentiel et sa mise en acte.
Dans leur quête d'absolu, les religions proclament la toute-puissance de leur dieu. En fait, le dieu n'est pas tout puissant, comme certaines interprétations nous le disent parfois à partir d'une transcription grecque d'un des noms du Dieu biblique. Dans certains commentaires de la Thora, il est celui qui dit "Assez", qui pose des limites, qui a besoin de la création-même pour exister.. Le dieu est convoqué pour limiter la volonté de toute puissance des humains, qu'ils puissent ainsi trouver un chemin pour se réaliser. C'est une Loi symbolique au sens où il s'agit d'ouvrir à des potentialités, de donner sa bénédiction à la mise en œuvre du désir.
Celui qui peut limiter a de la puissance, celle-ci ne lui étant pas attribuée pour qu'il s'en serve à sa guise, mais pour signifier une frontière. Celle qui marque le rapport du pouvoir avec le temps et l'espace, non comme enfermement mais comme ouverture vers, passage, lieu de rencontre avec l'autre.
A défaut de s'interroger sur ce rapport, le pouvoir se confond avec l'être ou avec les attributs du pouvoir, position habituelle de ceux qui pensent qu'on ne peut qu'en jouir. Or, le mot pouvoir est un nom, mais c'est aussi un verbe transitif. On peut donc le conjuguer à tous les temps et tous les modes, je peux, je ne peux pas …
C'est à ce point que se mêlent et s'emmêlent les termes de pouvoir et d'autorité, l'autoritarisme surgissant inévitablement lorsque l'autorité se confond avec les attributs du pouvoir.

Autorité et générations
L'autorité souvent déniée aux générations suivantes tient à l'assurance des plus anciens qu'ils la détiendraient de façon naturelle, de droit. Et de fait, ils en ont le pouvoir au sens où ils s'en sont appropriés les attributs et en jouissent sans limites, et sans mettre en jeu l'autre dans ses possibles et ses espérances. Obnubilés par leur survie et leurs affaires, quelques-uns qui le détiennent entendent bien le conserver, pour eux-mêmes et pour leurs descendants : si l'on possède le pouvoir, il est possible de le transmettre aux fils, aux cousins, aux amis de façon purement régalienne...
Cet état de fait est poussé jusqu'à la caricature quand des retraités se barricadent dans des villages construits pour eux, de façon exclusive, protégés par des vigiles, des grilles et des murs d'enceinte. Les lieux de pouvoir sont eux aussi gardés quasi militairement comme pour signifier que ces endroits sont sacrés et donc interdits à ceux qui ne font pas partie de l'élite, de la nomenclature actuelle.
C'est précisément ce que chaque nouvelle génération conteste, parfois avec violence.
Elle pose une question essentielle : en quoi votre désir est-il plus légitime que le nôtre ? C'est peut-être bien le poids de cette autoritarisme et du pouvoir qu'elle confère, qui est cause d'une déprime générale, d'un ennui, d'une sorte de sentiment diffus de rage teintée de mélancolie de la jeunesse d'aujourd'hui.
Faute de pouvoir s'appuyer sur une autorité de pensée le risque de chaque génération est de s'arc-bouter sur ses avoirs, ses possessions, ses réussites ou ce qu'elle conçoit comme telles. S'affranchir des idéologies en les combattant a ainsi été un moment particulier des années 68. Mais il aurait mieux valu ne pas oublier que pour s'en défaire, il avait d'abord fallu les faire siennes, une fois qu'elles leur furent transmises. Cet oubli fâcheux a eu deux conséquences. En premier lieu pour cette génération elle-même qui, une fois débarrassée des idéologies et de ceux qui avaient été ses maîtres de savoir s'est mélancoliquement abîmée dans le réel des attributs du pouvoir. Ce qui, dans un second temps, a eu comme effet de convaincre les générations suivantes que toutes les idéologies étaient néfastes en elles-mêmes et devaient être rejetées, alors qu'elles offraient a minima un espace de pensée avec lequel débattre, argumenter et transmettre à leur tour.
La jeunesse souffre de cette sensation diffuse d'ennui. Comme si elle s'était identifiée à la tristesse nostalgique de leurs aînés et n'avait pas eu d'autre choix que de prendre en plein corps ses peurs et ses angoisses. Il en est ainsi pour le chômage où la peur de le subir s'est transmise comme telle aux nouvelles générations. Elles n'ont comme référence que l'angoisse que leur refilent les plus âgés, en lieu et place de la confiance qui pourrait les inciter à croire en eux.
De tout temps, les jeunes doivent se mouvoir entre une image dynamique, joyeuse, délurée, active, amoureuse telle qu’on en parle, qu'on la regrette ou qu’on l’imagine et la difficulté majeure d’entrer dans la vie, de réaliser ce qu’ils ressentent en eux -un formidable appétit d’exister, de faire, de compter pour quelque chose, d’être pris au sérieux- du fait-même de leur jeunesse sans arriver à le mettre en œuvre dans la société. Tout est promesse, tout est possible, sauf qu’il faut bien déchanter, notamment aujourd’hui, au sein d’une société qui supporte difficilement les écarts et tout ce qui peut gêner la routine habituelle, bouger les acquis, rappeler les manques.
Cette force que tout jeune porte en soi, l’envie qu’ils ont de participer à la vie sociale est une pulsion de vie naturelle, malheureusement souvent bridée par l’attente d’un emploi, même pour les diplômés, attente qui les fait se rétrécir, se faner, s’assécher faute de pouvoir en faire quelque chose. Cette impuissance engendre du désenchantement et, à terme, du désespoir et/ou de la violence. C’est en ce sens que les difficultés économiques touchent tout le monde. Le chômage en est un des effets qui laisse de côté des jeunes pleins d’une énergie dont ils ne savent que faire, inutile, stérile là où il serait nécessaire que ce soit fécond.
Ce sentiment intense de désenchantement et de rage, inhérent aux jeunes d'aujourd'hui, se retrouve peut-être plus intensément encore chez les jeunes des banlieues (espace d’une lieue à l’extérieur de la ville sous la dépendance de celle-ci au Moyen Age, pour le géographe Hervé Vieillard-Baron)2 qui ont ce sentiment permanent sur leur territoire d’être bridés, niés comme entité spécifique, empêchés d’agir, de se risquer, leurs élans étant d’emblée repoussés, prétextes à une répression, au nom de l'autorité, de la sécurité, idée précisément que les jeunes abhorrent, à mille lieues de leur dynamique. Ils vivent ces impossibilités comme un rejet. Ils voient leurs proches vaciller, tenir moins fortement à ce qui était leurs repères et ils tentent, à leur tour de s'approprier le territoire, souvent n'importe comment, en investissant une cage d'escalier, un point de passage. Ils se les approprient en tentant d'y greffer des événements qui pourraient faire mémoire, produire de l'histoire qui compte, du passé à défaut d'autre chose. Ils sont stigmatisés et le reste de la population leur en veut parce qu'ils contribuent largement par leur attitude à les dévaloriser eux-mêmes en donnant une mauvaise image de la ville, du quartier. Certains volent, cassent, insultent, d'autant plus volontiers que leurs victimes sont ceux-là mêmes qui les stigmatisent. Ça tourne en rond, sauf à les regarder, non comme des ennemis ou des monstres mais comme des êtres humains, en colère certes, hors d'eux souvent, sauvages parfois, mais néanmoins humains. Tenter de voir ce qu'il y a d'autre que le geste violent comme tel, s'interroger sur son propre rapport à la violence.
Car il est clair qu'il y a de la violence dans l'air, réelle, vécue dans les chairs.
Violence d'habiter des endroits de sordide renommée, violence de n'avoir rien à faire de la journée, violence d'avoir à faire à des adultes qui lâchent quand ils devraient tenir, violence de vivre avec des adultes dévalorisés par l'extérieur et à l'intérieur même des familles, violence de ne se sentir intéressés par rien, d'être contrôlés à tout moment du fait de leur image ou de celle qu'ils donnent à voir, violence que d'être montrés du doigt. Les injustices, intrinsèques, structurelles ou conjoncturelles ne manquent pas et les raisons d'être violents sont multiples.
Les troubles qu'on observe régulièrement dans les banlieues sont le signe d' un élan vivant au même titre que les mouvements périodiques d'étudiants, d’ailleurs réprimés encore plus sévèrement. Il n’y a pas de différence de fond, même si les modes d’action sont distincts, parfois même aux antipodes. Chaque ensemble a tenté de dire qu’il voulait exister en mettant en œuvre ses élans créatifs.
Or, certains des jeunes en pointe dans le mouvement, c’est-à-dire engagés dans le monde là où c’était possible pour eux, ni plus ni moins, se sont retrouvés condamnés à de lourdes peines de prison avec sursis sans commune mesure avec ce qu’ils ont fait, sauf à prendre comme argent comptant les motifs argués par les forces de l’ordre et reprises souvent telles quelles par la justice. Nul doute que ces jeunes s’y reprendront à deux fois avant de se lancer à nouveau dans une aventure mettant en cause ce qu'ils nomment, bien improprement, leur autorité.
Curieuse leçon, qu’on ne peut pas entendre autrement que comme une mise en garde de la société vis à vis de la jeunesse, au nom bien entendu de l'autorité : ne venez pas mettre votre nez dans nos affaires, ce qui revient à dire que ce ne sont pas les leurs, alors que précisément ils tentent de n'y être pas pour rien. Ne venez pas nous empêcher de jouir tranquillement en réclamant une part de jouissance, que vous ne pourriez obtenir qu’à notre détriment. Surtout vous, qui avez pris des responsabilités, qui avez fait face, car nous qui détenons le pouvoir, nous avons bien compris que vous pourriez prendre la place rapidement. Comme si l'autorité et le respect se gagnaient par la force et la menace.
Le message est sans équivoque et féroce : celui qui bouge est mort. Là où il faudrait trouver de quoi redonner du souffle, transmettre le fait que la seule façon de ne pas gâcher sa vie, d'échapper à l'étouffement ambiant, avant de la perdre pour de bon, c'est de s'y engager, la génération qui tient le pouvoir ligote la jeunesse au prétexte du désordre qu'elle commet, qu'elle suscite.
Il est de bon ton de faire sur le monde actuel une peinture désespérée. Nous retiendrons que c'est en donnant de son vivant des signes de son retrait qu'un père laisse une place au fils. Faute de quoi, celui-ci attend sa mort avec impatience tout en la redoutant. Il pense qu’il ne pourra vivre qu’une fois le père mort et vit alors l’impasse transmise par lui qui, faute d’avoir pu donner des signes de sa mort, ferme bien des perspectives au fils, de son vivant.
Il n’est pas impossible que bien des adultes préfèrent des jeunes atones, sans ressort et abrutis par l’alcool ou tel ou tel produit illicite, comme on nomme hypocritement aujourd'hui toutes drogues sans distinction.
En danger pour eux-mêmes ce que la collectivité semble admettre sans plus d'état d'âme -ils sont tout entier pris dans la dépendance et semblent, au moins en apparence, comme morts. C’est en tout cas ce qu’on feint de croire pour se rassurer. Car, il faut se rendre à l’évidence, beaucoup de jeunes aujourd’hui se shootent très régulièrement, qu’ils travaillent ou non, et se désintéressent de la politique et du monde. Ce désenchantement n’augure rien de bon pour les années à venir. A moins d'un rebond, d'une sorte d'équivalent des révoltes arabes au cœur de l'actualité présente qui dénoncent les arguments développés pour justifier l'autoritarisme : « plutôt des régimes autoritaires que le désordre ».

La psychanalyse au risque du pouvoir
La psychanalyse n'échappe pas aux risques du pouvoir. Qu'en est-il à un moment où les associations françaises qui s'en réclament sont courtisées par le pouvoir et que certaines, et pas des moindres (au moins en termes de représentation), ont accepté des compromis lors des discussions autour de l'amendement dit Accoyer ?
Bien des analystes ne sont pas affiliés, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne fréquentent pas ces lieux où l'on peut rencontrer des collègues, lire et décrypter des textes, échanger … en toute amitié. Mais ils ne veulent pas en être, précisément pour ne pas subir le joug, l'autoritarisme trop souvent de mise en lieu et place d'un cadre de pensée, mis au service d'un but ultime, la continuité-même de l'institution, à peu près à n'importe quel prix. Ces analystes vont chercher ce qui peut se dire et se transmettre en direct auprès d'autres, forts de leur expérience, notamment sous forme de supervision, de contrôle.
Evidemment, de nos jours, ne pas faire partie d'une école patentée est risqué et vaut une quasi clandestinité à venir puisque certaines de ces écoles ont accepté de jouer le jeu de l'Etat. Et, bien sûr, ce sont les jeunes analystes qui sont visés puisque c'est eux qui tombent sous le coup de la nouvelle réglementation. Les plus anciens gardent ou s'octroient le privilège d'accréditer ou non les nouveaux analystes, au nom de l'autorité qu'ils détiennent du fait de diriger une école reconnue.

Et à ce propos, il m'a semblé intéressant de suivre pas à pas les arguments déployés par l'école freudienne3, qui fait autorité quoi qu'on en pense, pour légitimer le changement, pourtant radical, de position de Jacques-Alain Miller sur cette affaire.
On lit dans les documents internes de l'Ecole freudienne que, après avoir combattu l'amendement en question (« l'amendement Accoyer s'est imposé à nous, et ce n'est pas faute de l'avoir combattu » précise-t-il) : « L'Ecole, en tant qu'elle a des membres, qu'elle les sélectionne, ce n'est pas la psychanalyse pure, c'est la psychanalyse appliquée. C'est la psychanalyse appliquée à la constitution et au gouvernement d'une communauté professionnelle, et aux relations de cette communauté avec les puissances établies dans la société, et avec l'appareil de l'Etat …/... Un médecin apporte à l'Ecole un crédit social qu'un non-médecin ne lui apporte pas. C'est ainsi. Une gestion avisée de l'intérêt de l'institution le prendra en compte ».
Il défend donc l'idée que l'essentiel, « c'est une gestion avisée de l'intérêt de l'institution », mais alors, dans quel dessein peut-on se demander ? L'explication ne laisse aucun doute. « Pourquoi une Ecole ? Il s'agit en somme de créer et de faire perdurer une institution qui satisfasse pleinement aux exigences de l'Etat et de la société …/... tout en abritant en son sein une pratique subversive qui s'appelle la psychanalyse pure. Pourquoi ces gages donnés, ces hochets reçus, ce grand déploiement de semblants ? Afin de loger la petite alvéole indispensable à la formation des analystes et à leur accréditation par d'autres analystes ». L'association qui aura accepté les compromis voulus par l'Etat sera désignée comme bras séculier pour l'accréditation des analystes. Mieux vaut que ce soit la sienne, quitte à défendre -retournement spectaculaire- l'idée que l'Ecole, son école, est devenue « réticente à admettre des non médecins et des non psychologues ».
Tout cela au nom d'un pragmatisme bonhomme, « le monde a changé depuis que le charmant X recrutait le charmant Y ». Ce qui est déjà une critique virulente, comme si jusque là, jusqu'à ce que l'Etat s'en mêle, seul le copinage était de mise, oubliant de fait la transmission, l'importance des maîtres de savoir, de tout ce qui a fait et fera des filiations et souvent des gens audacieux, talentueux parfois.
Enfin, argument suprême, « Toute l'Europe réglemente aujourd'hui l'activité psy sur des bases comparables. Le méconnaître serait pratiquer ce qui s'appelle la politique de l'autruche ». « L'Ecole n'existe pas au ciel des Idées, c'est une institution qui se démène pour la cause freudienne dans le monde effectivement réel, et cela comporte de passer des compromis, oui -à condition, bien entendu, qu'ils soient révolutionnaires ... ».
Finalement pour lui, tout ceci relève du banal -il n'y a pas de quoi en faire toute une histoire- puisque « se faire psychologue, ce n'est pas le bout du monde tout de même » et qu'il « ne voit rien d'indécent à expliquer au novice que la psychanalyse ne le dispense pas de régler ses factures de gaz, ni de rendre à César ce qui lui revient ». Il rajoute enfin, « ce principe à la tradition pour lui ». De quelle tradition parle-t-il en la matière ? De Freud ? Certainement pas. Impossible à défendre puisque celui-ci prit la défense de Reik sur ce sujet et écrivit même un texte pour défendre l'exercice de l'analyse profane4. C'est Lacan qui, nous raconte-t-il : « quand Laplanche, normalien, voulut devenir analyste, celui-ci lui enjoignit de faire des études de médecine . C'était au milieu du siècle dernier ».
On remarquera qu'il parle du « novice » à qui l'Ecole doit « rabattre le caquet », celui qui, faute de se rendre aux arguments de l'ordre risquerait de faire vaciller les arrangements, les manœuvres et autres connivences.
Au fond, que surtout, rien ne change.
Et pour cause, puisque cette prise de position qui frise l'abus de pouvoir, compte-tenu de l'aura de son auteur, le légitime lui et son association comme un interlocuteur de poids, reconnu par l'Etat.
Bel exemple d'autoritarisme car, même en cherchant bien, on ne voit pas très bien au nom de quelle autorité tous ces arguments sont assénés. Ils le sont en faveur d'un amendement purement arbitraire, censé répondre à l'angoisse supposée des patients et pensé pour mettre un peu d'ordre dans le prétendu chaos thérapeutique actuel.

A moins que tout ceci ne soit qu'un jeu de dupes dans lequel des tenants du pouvoir tentent de faire passer une loi autoritaire pour rassurer leur électorat friand d'assurance et d'ordre, en laissant croire à quelques faux naïfs soigneusement choisis, qu'en la défendant, ils pourraient enfin détenir un peu de ce pouvoir qu'ils convoitent, apparemment.
Publié le 2015-01-22