Ce corps en héritage
Psychanalyse et possession
Claude Guy, Psychanalyste

Claude Guy
PSYCHANALYSTE
3, rue Agrippa d'Aubigné 75004 Paris

Articles
Sylvette Gendre-Dusuzeau

Ce corps en héritage
Dans son livre Ce corps en héritage, un livre passionnant autour de pathologies très présentes à notre époque, Claude Guy nous convoque en ces lieux où le corps s’exprime, où il souffre : il gratte, il brûle, il avale tout, il vomit tout, il est envahi de peurs, d’angoisses, de maladies, bref il peut gravement dysfonctionner lorsqu’ il est saisi d’un malaise insistant qui s’étend au mal être de tout l’être. De quoi est-il saisi, alors, le corps ? Il a mal à l’âme, il a le psychisme traumatisé, blessé, occupé par un autre, il est le lieu d’une transmission brisée, ou d’une séparation impossible de soi-même et de l’autre.
Certes, ils ne sont pas nouveaux ces liens entre le corps malade et le psychisme qui l’habite. Claude évoque Razi, le grand médecin arabe du XIème siècle, auteur de La médecine de l’âme. En occident, ces liens ne sont pas ignorés mais la clinique psychanalytique en témoigne très rigoureusement depuis Freud et l’hystérie, suivie par de nombreux auteurs cliniciens dont Balint, Ferenczi, Dolto, Perrier, Joyce Mac Dougall, Nicolas Abraham et Maria Torok, Imre Hermann, Winnicott, Barbro Sylwan, et plus près de nous Judith Dupont, Philippe Réfabert, Judith Thévenin, Jean Guir, Heitor de Macedo, qui nourrissent la réflexion de Claude.
Si donc ces articulations corps et psyché ne sont pas nouvelles, par contre l’espace psychique dans lequel chaque analyste reçoit l’autre peut en faire surgir du nouveau. Dans ses évocations cliniques et parfois littéraires, Claude Guy nous refait vivre, à chaque fois, l’émerveillement toujours renouvelé des effets surprenants du dénouement par la parole des fils invisibles qui embrouillent la relation corps et psychisme. A ce propos il nous propose une formulation que je trouve heureuse de « langage en corps », plutôt que « langage du corps » dans la mesure où, au-delà de la seule parole, elle inclut également la sensualité, l’émotion, la poésie, l’art, le rythme, la musicalité qui façonnent tout être humain.
Et la science médicale, dans tout cela, quelle est sa place ? Bien qu’elle apporte une aide souvent vitale, la science médicale se trouve dans une position très paradoxale par rapport au symptôme car en recherchant la seule cause biologique, voire génétique, elle éloigne en même temps le sujet de ce qu’il tente de dire et épargne dans le même temps, de la responsabilité que la famille du patient a engendrée. Elle deviendrait, pour ainsi dire, « complice de la maltraitance dont se plaignent à leur façon ceux qui sont atteints d’un tel symptôme ». Ces propos de Claude, qui pourraient paraître radicaux, vont en fait dans le sens de ne pas prendre en compte le seul symptôme du corps, mais de considérer toutes les facettes qui composent celui que Balint appelait « l’homme total ».
Mais je souhaite, avant d’aller plus loin, insister sur le fait que la réflexion de Claude a ceci de particulier qu’elle s’inscrit d’emblée dans son espace psychique à lui tel qu’il est traversé dans son corps même par un legs invisible, celui de son père. Claude en formule pour lui-même et pour nous lecteurs, le parcours de vie psychique de son père, de l’enfance jusqu’à à la rencontre fatidique avec la peur que provoque l’approche de la mort pour, dans un dernier élan, transmettre une étonnante pulsion de vie. C’est entre les deux parties de ce récit très personnel, que Claude nous livre en toute confiance, deux pages insérées au début et à la fin de son livre, que j’ai entendu son propos sur le psyche-soma, en particulier tout ce qui implique les effets mortifères dus à la pulsion de mort et à ses effets de répétition bien connus, que peuvent porter les parents. Claude nous laisse entendre comment le travail d’analyse va tenter de les retourner en pulsions de vie pour les descendants. Je trouve très intéressant la manière dont Claude pose la question de la pulsion de mort comme « n’étant pas liée à la mort elle-même mais à la question de la mort », ce pas de côté donnant accès à la question d’exister, qu’est-ce qu’exister ? Question à laquelle sa réponse ouvre la perspective que c’est « de pouvoir intégrer la mort, ne pas tenter de faire rempart à la pulsion de mort mais de s’en servir pour relancer la vie ».
Tout en nous précisant que le traumatisme ne concerne pas seulement l’enfance, et qu’un sujet peut être traumatisé tout au cours de sa vie par des évènements catastrophiques pour lui, lorsqu’il aborde la question du traumatisme, Claude se penche sur l’enfant dans l’adulte. Mais iI ne se penche pas sur l’enfant freudien qui avale ses larmes, sa rage et sa douleur, et à qui l’adulte sévère, en place d’offrir sa compassion lui pose la question : « Pourquoi as-tu fais cela ? », mais à l’enfant ferenczien pris dans le tiers social et qui est tissé dans le secret des hontes et des humiliations en lien avec une expérience traumatique.
C’est là l’occasion, pour Claude, de revisiter pour nous toute la controverse Freud/Ferenczi, qui a secoué pendant longtemps le monde psychanalytique.
Comment arrêter la souffrance, exprimée au moyen du corps ? C’est la question qui parcourt ce livre qui prend en compte les manifestations contemporaines que sont le stress, les tocs, les troubles alimentaires, les manifestations dermatologique, les maladies auto-immunes, les cancers, et même la vieille mélancolie. Cet ouvrage invite à prendre en compte tous les niveaux de la plainte d’un sujet, physique ou psychique, et à chercher le meilleur moyen d’y répondre. Cependant, nous sommes prévenus que si la connaissance de l’origine du symptôme n’apporte pas la guérison attendue, elle permet d’aller voir du côté de la représentation inconsciente et d’entamer le travail psychique à proprement parler.
J’évoquerai ici le travail de Claude autour de l’apparition d’un zona chez une jeune femme dont le dermatologue lui demanda d’emblée si elle avait subit un choc ou une perte. Elle venait en effet de perdre son chien qu’elle aimait énormément. Or il ne s’agissait pas tant du chagrin lié à cette perte qu’elle avait beaucoup verbalisé dans ses séances, mais du manque qu’elle éprouvait du regard de son chien. Ce regard qui lui manquait, la ramenait à un manque plus archaïque, le regard bienveillant qu’elle n’avait jamais eu ni de son père ni de sa mère. Mais cela restait insuffisant face à son symptôme, lorsqu’il apparut que son nouvel amoureux craignait la contagion du zona. Or, ce qui risquait d’être contagieux était le fait que leurs problématiques respectives risquaient de contaminer leur amour naissant et de le détruire, sauf à pouvoir chacun dépasser un manque inhérent à leur enfance respective. Pour elle, il s’agissait d’abandonner son fantasme que cet homme remplisse le manque directement hérité de son enfance comme l’avait fait le regard bienveillant du chien, et lui devait accepter d’être infidèle à un attachement primaire très fort également qui se manifestait par le fait qu’il gardait un lien intense avec sa femme dont il était séparé depuis longtemps sans pouvoir divorcer. Dans cette histoire, Le zona se trouvait donc en place de métaphore de la rencontre impossible.
Je voulais souligner ce point capital que Claude met en avant autour de la haine, c’est-à dire comment la haine non reconnue exerce des effets bien pire que ceux que cause son éprouvé nécessaire pour que le psychisme n’en reste pas pétrifié. Claude évoque à ce propos le film « Incendies » de Denis Villeneuve, à partir de la pièce de Wajdi Mouawad, qui est une allégorie de comment un secret dans la lignée, ici un inceste dans des conditions excessivement dramatiques, provoque à la fois chaos humain et tragédie. A la fin de la pièce, suite à des découvertes dans la filiation plus choquantes les unes que les autres, vient cette phrase : « La vérité est faite, le fil de la haine est coupé ». Or Claude fait remarquer avec justesse que la vérité ne fait pas disparaître la haine comme par enchantement et que celle-ci dure nécessairement un moment, voire se manifeste dans le corps, avant de pouvoir s’intérioriser dans les mots de celui qui la vit. Au moment où vient cette phrase de Claude que la haine « doit se dire et se vivre dans une mesure suffisante », je me demandais s’il pouvait exister le concept de « la haine assez-mauvaise », « bad-enough hatred » sur le mode Winnicottien de la « good-enough mother », en sachant que le « enough » vient mettre une limite structurante.
Je voudrais m’attarder sur l’apport de Claude par rapport aux troubles alimentaires qu’il considère, par leur importance, comme l’équivalent de l’hystérie à notre époque. Ces troubles complexes que sont la boulimie et l’anorexie, sont reliés à la présence de « l’autre en soi » qui encombre, et à l’impossibilité, pour certaines femmes de s’inscrire dans la transmission. La nourriture peut être métaphore de la transmission, tout n’est pas bon à prendre ! Ce concept de « l’autre en soi », très présent dans ces affections, devient toxique lorsque l’on ne peut fantasmer son origine autre que maternelle.
Claude nous en donne un exemple très parlant qui permet d’approcher les complexités qui peuvent se jouer pour un enfant pris à l’insu de tous dans des manifestations non visibles des parents. C’est ce qui est arrivé à cette jeune fille toute mince mais qui ne supportait pas de se sentir très grosse. Ses parents ne s’aimaient plus mais étaient restés ensemble pour avoir des enfants. Face à cette relation dans laquelle les pulsions de vie disparaissaient, la maman se replia sur elle-même, tomba dans une mélancolie qui engendra une absence à ses enfants jusqu’à l’oubli. Il put s’élaborer dans le travail analytique que cette jeune fille avait été vampirisée par cette absence maternelle qui l’avait amenée à ressentir qu’elle était grosse de «cette absence en elle », ce que personne ne comprenait, et qui la faisait se sentir folle tant la sensation insupportable d’elle-même correspondait peu à son aspect physique réel. Mais le danger, par rapport à cet « autre en soi », est que la tentative de tuer toute trace de cet « autre psychique » qui rend malade, est le risque de se détruire avec.
C’est cet « autre » glissé psychiquement en soi qui peut prendre, parfois, la place d’un véritable enfant, comme pour cette jeune femme qui réalise soudain que, depuis son arrivée au monde, sa mère est pour elle son enfant, et qu’il n’y a pas de place pour l’enfant qu’elle voudrait elle-même avoir et qui l’inscrirait ainsi dans la lignée des femmes, dans la transmission.
Je vais terminer par ce qui m’a réjoui de retournements toujours inattendus de la pulsion de mort en élan de vie et qui est une des joies importante de notre travail :
-risquer sa vie est aussi produire un élément pour rebondir,
-comment prendre un évènement cataclysmique injuste comme peut l’être une maladie pour le transformer en quelque chose de vivant qui mettra enfin le corps à sa juste place ?
Je terminerai sur ta définition du travail psychanalytique pour les non avertis, auxquels le travail psychanalytique peut encore faire peur, définition que je trouve très bonne et à laquelle je souscris : «l’objectif de la psychanalyse n’est pas la connaissance du corps ou de l’âme en soi, mais la tentative d’intervenir sur ces deux réalités pour permettre le mieux vivre ».

Sylvette Gendre-Dusuzeau
Publié le 2014-10-04