Ce corps en héritage
Psychanalyse et possession
Claude Guy, Psychanalyste

Claude Guy
PSYCHANALYSTE
3, rue Agrippa d'Aubigné 75004 Paris

Articles
Annie Topalov

Ce corps en héritage
Cher Claude,
Tu m’as dit, « tu verras, c’est un livre qu’on lit très vite ! » Et bien moi, j’ai pris mon temps. Je ne sais d’ailleurs pas lire très vite, je n’ai pas cette capacité. Mais une chose est sûre, c’est que ton livre fourmille d’idées, de vignettes cliniques, il est formidablement bien écrit, il a le mérite d’être très clair, mais méfions nous, c’est une clarté qui demande beaucoup d’attention.

Alors, je commence par le titre « Ce corps en héritage », un très beau titre. Ce corps au singulier, et non pas le corps, car le corps en général n’existe pas pour un psychanalyste. Donc ce corps dans sa singularité, même si dans la clinique que tu nous donnes Claude, on rencontre un corps à plusieurs oui, et tu nous en donnes de nombreux exemples où ce corps est bien souvent le lieu d’un corps étranger, le corps d’un autre, d’un intrus. A commencer par le corps du mélancolique, je te cite « qui n’est rien d’autre que le clone d’un autre, identique ou presque ».

Ce corps donc, tu le déclines dans tout ton livre comme un corps en héritage. Un corps en héritage c’est bien plus qu’un corps hérité, c’est un corps en mouvement, celui de l’analyse. Ce corps en héritage c’est tout autant celui d’un corps arrêté, figé, que celui qui se transforme dans le mouvement d’une analyse. C’est pourquoi j’ai trouvé très bien trouvé ta formulation « en héritage », comme on dirait « en analyse ». D’une passation héritée tu nous fais faire un trajet, celui d’un nouvel héritage à venir.

Alors on se demande avec toi qu’est ce que le corps pour un psychanalyste ?
Le hasard fait bien les choses, cher Claude, car nous allons discuter d’un livre dans notre prochain groupe de travail dont tu fais partie, et qui a pour titre « Par où commence le corps humain ? » un livre de Pierre Fédida. Alors j’ai lu ton livre avec cette question : Par où commence ce corps chez chacun de tes analysants ?

Et là, tu nous propose plusieurs entrées de ce corps.
La première entrée et la plus présente dans ton livre, c’est celle du transgénérationnel. Tu dis à merveille comment le corps est un révélateur somatique de traces que tu retrouves dans la filiation.
Le corps pris dans la filiation, tu nous le montres sous la forme symptomatique de la répétition d’une génération à une autre. C’est un corps qui répète du même, du même en souffrance, du même en douleur, du même en énigme, c’est un corps qui insiste, un corps qui se plaint.

Et tu nous dis que, pour un corps en bonne santé, je te cite, « la transmission exige de voir en l’autre, un autre que soi même ». Je trouve que cette définition est très éclairante. La transmission c’est la prise de conscience de l’altérité. Et lorsque l’altérité est écorchée, le corps se trouve mis à mal. Et d’ailleurs, je suis tout à fait d’accord avec toi, lorsque tu cherches un autre mot pour désigner une transmission non déclarée, celle qui fait mal au corps. Pourquoi continuer de parler de transmission quand une passation n’a pas de lieu ? Tu nous proposes à juste titre ce terme de « refiler » qui me parle beaucoup plus pour dire qu’on refile là où on ne transmet pas. La transmission évoque le don et non le ratage. Le ratage, on se le refile.

Une deuxième entrée du corps très présente elle aussi, c’est la parole. Une parole qui fait qu’un corps est d’abord un corps parlé. Mais cette parole, tu insistes pour nous dire que lorsqu’elle est vivante, c’est une parole affectée qui engage le corps tout entier. C’est une évidence qu’il faut rappeler en permanence, la parole c’est musculaire, c’est du geste, des plissements des yeux, du visage, c’est l’exaspération du souffle, de la colère.
Et là encore tu balayes un cliché qui persiste, celui qui voudrait que la psychanalyse se réduise à de la pensée qui délaisserait ce pauvre corps.
Je trouve très important comment tu rapportes la parole à une incarnation du corps toujours en devenir. Et qu’un corps qui souffre est une parole qui ne se dit pas, un deuil silencié, un fantôme sans visage. On pourrait dire, en suivant tes pas dans les traces de Ferenczi, de Torok, d’ Abraham que tu cites, que si la psychanalyse est un élargissement du Moi, elle est de fait un agrandissement des sensations du corps, voire pour certains patients une entrée dans un corps psychique. Tu en donnes beaucoup d’exemples, tu vas j’espère nous en parler.
J’ai retenu l’histoire de ce patient dont tu nous dis qu’il doit se faire enlever une tumeur au cerveau, et il croit comprendre que cette opération a pour conséquence qu’il perdra la possibilité de parler une des quatre langues qu’il parle. Et il choisit de sacrifier sa langue maternelle. Cette histoire semble incroyable, comme si l’enlèvement de sa tumeur équivalait à l’enlèvement d’une langue parlée. C’est dire combien on a une perception imaginaire de son corps.

La troisième entrée dans ce corps en héritage qui m’a interpellée concerne le découpage du Réel lorsque le corps psychique reprend ses droits dans le transgénérationnel. Et tu nous dis une chose très forte, à savoir que lorsque le corps prend une nouvelle forme au cours d’une analyse, dans une redistribution des affects, des mots, des identifications, un lieu psychique se constitue pour la mort. Toute forme nouvelle du corps tu nous dis, engendre une intégration de la mort. La mort n’est plus ce Thanatos destructeur, sauvage, douloureux, qui inonde les sensations du corps. La mort, comme ce qui s’absente de nous même trouve son habitat. On assiste dans la cure à une fabrique d’un cadre, d’un bord à la mort.
Je trouve très important de restituer dans le déroulement de la cure, un lieu pour l’encadrement d’une part de Réel. Si l’on envisage le corps seulement sous l’angle d’une parole inconsciente qui deviendrait consciente avec le processus de l’analyse, alors tout symptôme serait liquidé, et on se retrouverait avec la première théorie des pulsions chez Freud. Avec ses hystériques, à chaque phénomène du corps correspondrait des traces refoulées ? Malheureusement, cela n’a pas marché, et Freud a du repenser toute sa théorie et introduire de l’inconscient non refoulé, du Thanatos, et de la répétition.
Autrement dit, si l’inconscient ne peut pas se transvaser dans le système de la conscience, le corps aussi bien n’a pas toujours son répondant dans un refoulé.
La clinique du traumatisme, du deuil, de la catastrophe, nous dévoile, au delà d’une traduction du corps une perte sèche, un point de réel absolu.

Je m’arrête là, il y a bien d’autres entrées dans la construction du corps en analyse dont Claude nous parle et que je vous laisse découvrir.

Pour conclure, ce psyché/soma plutôt que d’être un encombrement, tu en fais un véritable médiateur dans la cure. Médiateur, je te cite « entre les mots de l’histoire et le néant du réel ».
Ce corps qui t’arrive, envahit et dépassé par la force du psychisme tu en fais un compromis, une sauvegarde, un indicateur pour la cure. Tu nous propose non pas un corps condamné mais un corps en mouvement, un corps qui s’ouvre : je te cite « De quoi suis-je puni ? » devient un « que puis-je en faire ? »

« Ce corps en héritage » est un livre qui balaye le cliché le plus répandu sur la psychanalyse. Que la psychanalyse concernerait l’esprit, un esprit imaginairement situé dans le cerveau et que le reste du corps serait en reste. Cette vision où l’esprit serait pour la tête et le reste pour le corps est une représentation très clivée du fonctionnement psychique que tu bats en brèche dans tout son livre et que l’on retrouve souvent chez des patientes dites « anorexiques » où elles ont sauvé leur têtes et sacrifié le reste.

Annie Topalov
Mars 2014

Questions pour la discussion

- l’histoire des changements de nom en Algérie est intéressante, en quoi penses tu que ces noms donnés de force ont-ils eu comme répondant, comme trace dans le corps ? Du côté de la honte, de l’humiliation ?

- Ce que tu nommes la réserve comme continuité d’exister, une « réserve d’amour » qui protège de la catastrophe, serait une première définition du corps pychique ? Cette notion de réserve d’amour que tu nous proposes, me fait penser à cette première affirmation de l’être chez Freud,
Ce que Mélanie Klein a appelé objet interne, se serait une première sensation d’avoir un corps ?

Publié le 2014-03-01