Ce corps en héritage
Psychanalyse et possession
Claude Guy, Psychanalyste

Claude Guy
PSYCHANALYSTE
3, rue Agrippa d'Aubigné 75004 Paris

Articles
Nicole-Edith Thévenin

Ce corps en héritage
Le corps en héritage

Claude Guy n’a pas écrit corps et héritage mais le corps “en héritage”. Avec un sous-titre évocateur “Approche clinique de la filiation”. Ce qui d’emblée vient poser de manière originale cette fameuse relation corps et psyché, que l’on ne cesse d’interroger sous la forme d’une dualité réciproque. Or il me semble que ce titre récuse la dualité, pour poser qu’il n’y aurait pas de corps sans lignée ie sans transmission, marquant ainsi la dimension intrinsèquement symbolique du corps humain. D’ailleurs son texte précise que l’homme est un être de langage, mais par langage il n’entend pas seulement la parole mais toute forme d’expression corporelle qui prend naissance dans la parole humaine mais va se transformer en geste, émotion affects. Claude Guy préfère donc parler de“langage en corps”. Car c’est parce qu’il y a une défaillance dans la représentation de mots que le corps prend le relais, comme représentant d’une pensée inconsciente impossible à élaborer. Or il ne peut le faire que parce qu’il n’est pas extérieur au langage mais toujours-dejà- relevé dans le langage.

Lacan le dit trés joliment: nous sommes pris dans “un bain de langage”, ce bain de langage par quoi chaque enfant est déjà rêvé avant même de naître et dans lequel il est acceuilli. Un “bain” veut bien dire que le langage avant d’être des mots abstraits sont des “mots concrets”(Freud), une voix qui berce, chante ie module. Il est avant tout enveloppement, accueil sensoriel de tout le corps par un autre corps de langage. Et de langage en corp (Claude Guy en donne des exemples). Le corps est modulé dans ce tissu signifiant, dans lequel il faut compter l’inconscient des parents. Mais il est aussi toute sa vie travaillé par les signifiants sociaux. Michel Foucault vient nous le rappeler: “le corps est directement plongé dans un champ politique; les rapports de pouvoir opèrent sur lui une prise immédiate; ils ‘investissent, le marquent, le dressent, le supplicient, l’astreignent...Le corps ne devient force utile que s’il est à la fois corps productif et corps assujetti”(Surveiller et punir). Cette prise dans le champ symbolique et imaginaire Claude Guy le souligne .le mal nous dit –il a une “généalogie”, il a une histoire en lien avec les générations, il est une parole en attente d’être reconnue . “La maladie, l’atteinte au corps, prennent le relais d’un arrêt, d’un empêchement antérieur”(69). L’organique signifie, il est corps de mémoire. Mémoire générationnelle, mémoire sociale. Car, loin d’être un mal solitaire, c’est un mal pris dans le corps social, un retour de son refoulé, ou de ses dénis.pas d’inconscient sans discours de l’Autre nous rappelle Freud. Le corps symptôme vient rompre le consensus et les injonctions sur la “bonne santé”, il est ce par quoi tout consensus se trouve violemment remis en question. La maladie se pare des signes que l’entourage peut lire. “Tout symptôme correspond à une problématique sociale. Aucun, en effet, ne survient s’il ne correspond pas à “l’air du temps”. Faute de quoi, il serait en quelque sorte nutile puisqu’il ne serait pas entendu. Et il faut qu’il le soit, et mieux encore qu’il soit admis avec toute la considération dûe à son rang pour qu’il devienne “normal”, ordinaire. Il ne doit pas apparaître comme extraordinaire, mais plutôt comme une atteinte qui, somme toute, pourrait bien toucher chacun d’entre nous par hasard, par pure injustice.” (88) Pas de maladie, qui ne soit en même temps adresse, appel à l‘autre, prise dans les enjeux imaginaires et symboliques des signifiants sociaux, dans les enjeux de la reconnaissance. Le malaise dans la culture se lit dans les corps. Ainsi de l’hyperactviité des enfants, des TOC en général qui disent “ce qu’ils sont sur le coeur sans en être responsable”.

On peut donc dire que la potentialité parlante est inscrite dans le biologique lui-même. Ce qui revient à reconnaître notre dédoublement primordial. (pas d’un côté le corps et de l’autre la psyché).Ce qui bien sûr change la notion même de corps animal ou biologique, et donne un nouveau statut à l’animalité de l‘homme. Car la parole ne se surajoute pas de l’extérieur, mais le langage transforme le corps qui de physique, devient corps-organe, corps pulsionnel et prend un statut métapsychologique. (plus cruel que l‘animal). Nous sommes d’emblée séparés de la nature. Ce sur quoi insiste Freud en faisant porter le saut qualitatif qui distingue l’humain de l’animal, dans le passage à la prépondérance de la vue sur l’olfactif, donc de la mise à distance par son redressement. Cette séparation fondatrice spécifie l’être humain dans sa “déréliction”. Ce qui le rend fragile, dépendant du langage pour lui rendre le monde habitable. Il doit “nommer” pour pouvoir s’y reconnaître. Aussi “seul le langage nous permet d’avoir accés à la mémoire de l’espèce et aux cartes neuronales. Claude Guy cite d’ailleurs Oury qui fait de la parole ce qui différencie l’existant du vivant. Le vivant est celui qui se reproduit, l’existant est celui qui s’interroge. Il est un Système ouvert sur l’inconnu de par sa propre dynamique. Cette déchirure initiale qui nous livre à la dépendance de l’Autre au primat de l’Autre, fonde l’être humain ds une mélancolie primordiale, un masochisme originaire. Le masochisme ne serait pas avant tout une maladie, mais la condition de l’humanisation de l’homme. Et cette humanisation porte en elle une dialectique contradictoire qui est sa marque: une force qui veut le retour à l’inanimé, à vouloir ne faire qu’un avec l’objet primordial le plus vite possible et une force qui veut aller de l’avant et faire de la vie non pas une distance à parcourir mais “une chance à risquer”. Cette chance à risquer inclue la mort dans les comptes de la vie. Nous ne sommes pas seulement mortels mais “en proie” à la mort (Le Prince et l’hypocrite)...L’inscription du signifiant qui origine ainsi l’existant par une perte, origine la dialectique pulsionnelle : Pulsion de Vie/Pulsion de Mort. Le corps est corps pulsionnel et s’interroger sur le devenir humain, c’est s’interroger sur le destin des pulsions, le destin de la liaison-déliaison de la Pulsion de Vie/Pulsion de Mort. C’est pourquoi Claude Guy a raison de mettre l’accent sur le fait que la question de la Pulsion de Vie et de la Pulsion de Mort traverse son livre. J’ajouterai qu’il ne fait pas que le traverser, mais éclaire les enjeux du travail de la psychanalyse que Claude Guy met en oeuvre. Ne souligne t-il pas que pouvoir guérir c’est pouvoir nommer? ie intégrer la mort comme cette part vivante de l’humain. Car qu’est-ce que nommer? Freud nous le rappelle dans son article “la négation”:nommer c’est tuer la chose pour la faire “exister”,c’est faire travailler la séparation, le rejet, l’expulsion avec l’inclusion. C’est mettre des intervalles donc des distances et des liens là où règnent la confusion et le chaos, l’enkystement. C’est en un mot faire travailler une des formes de la pulsion de mort avec la Pulsion de Vie, celle qui nous donne la force de délier ce qui est trop fortement lié, fusionnel

La pulsion est différente de l’instinct. L’instinct est préformé, héréditaire c’est un mécanisme d’adapation à un environnement ou une situation donnée qui préserve la vie. La pulsion n’est pas un mécanisme, mais se spécifie d’être une poussée interne permanente qui a une source, un objet et un but. Cette poussée est celle déclenchée par les premiers soins au bébé où les gestes des adultes portent en même temps les désirs inconscients des parents. J.Laplanche parle de “séduction originaire” pour signifier comment la sexualité qui est constitutive du corps humain, n’émerge pas du biologique, mais prend sa source dans ce langage spécifique, où les soins corporels sont toujours-dejà-langage et instaurent les premières attentes d’un Autre énigmatique. Cette séparation orignaire où l’objet perdu comme le dit Freud est à retrouver. C’est ce qui nous fait courir au-delà de la préservation de la vie, dans une répétition où l’impossible règle les voies de la jouissance et de la création. C’est pourquoi pour Freud, la pulsion de mort signe l’humain trop humain, elle est ce qui nous porte et porte le désir au-delà de du pp comme régulateur de la jouissance, dans le rique de la mort. L’humain s’inscrit dans cet horizon. Il ne saurait ainsi y avoir Pulsion de Vie sans Pulsion de Mort (mais il y a une Pulsion de Mort qui peut jouer seule nous rappelle Freud). Eros qui veut la liaison, en expulsant Thanatos comme force de la négation qui vient diviser, démassifier, finit par s’étouffer et étouffer l’autre. Sans la force de délaison de la Pulsion de Mort, Sans cette rage de vivre qui nous fait rompre avec tout ce qui pourrait nous enchaîner, nous tenir pour mort (Pulsion anarchiste), il n’y aurait pas plsion de vie. Nous voyons ainsi les différents visages de la pm. Elle nous donne sous sa forme narcissique fondatrice de notre intégrité interne, la force du retrait, de la séparation et de la révolte pour me faire reconnaître comme autre. Pouvoir rebondir nous dit Claude Guy c’est “ne pas faire rempart à la Pulsion de Mort pour relancer la vie”. Pas de vitalité sans destruction. C’est pourquoi il est si important de lui donner sa place dans le processus analytique.

Ainsi la fonction de la psychanalyse se fonde sur la dynamique d’une parole. Elle ouvre un espace où l’Autre symbolise cette possibilité de faire appel et d’appeler à l’existence ce qui a été posé comme non-existant voué au silence, à la rature. Commencer une analyse c’est faire confiance à cet inconnu de nous-même, à cet ailleurs inoui par quoi la séparation d’avec la main mise du destin de l’Autre peut lâcher prise. Pour cela l’espace analytique offre la possiblité de rejouer la perte, le trauma, l’absence en donnant comme l’écrit si justement Claude Guy, le temps de “soigneusement porter plainte” pour la souffrance engendrée non reconnue. ”Ignorer la souffrance, s’en détourner, s’en dissocier, la refouler,, la cliver, ne l’éradique pas. C’est au contraire en la rendant présente, en prenant le risque de la traverser qu’on l’empêche de revenir nous hanter”(77).

Ce”risque”pris vient dire que le travail du psychanalyste n’est pas de venir consoler, ce qui viendrait encore souffler la mise en parole, à écraser la pulsion désirante dans l’objet du besoin. Alors même que le corps souffrant dit l’objet du besoin impossible à quitter et cherche la voie du désir qui le libère. Non pas consoler mais soutenir. Laisser la souffrance se dire, se revivre en un lieu ou qq est là pour l’entendre, lui donner sens, ie une place signifiante structurante. Le “soigneusement porter plainte” dit la répétition nécessaire par quoi se déploie dans l’association dite “libre” les fils multiples du trauma ou du refoulement, ou du déni. Car la causalité psychique ne se lit pas à ciel ouvert dans la plainte, mais la plainte elle-même dans la jouissance qu’elle met en scène, cache les différents déplacements du désir inconscient et l’origine complexe du trauma(76). L’interprétation en faisant césure vient opérer les disjonctions par quoi la vérité du désir et du fantasme peut apparaître. (92). La répétition est donc le risque inhérent à la psychanalyse, car c’est le temps de l‘inconscient, le rappel d’une douleur enkystée frappée d’interdit de se penser et de se dire. Mais une répétition productive d’un ailleurs porté par l’écoute du psychanalyste, sa présence stable et accueillante, son interprétation. Le transfert comme “greffe de la possibilité de fantasme”(Heitor de Macedo), est le risque et la nécessité de la psychanalyse, afin que puisse se mettre en route à nouveau commel’écrit Claude Guy, un investissement qui permette à l’analysant de se créer une “réserve” qu’il n’ a pas eu et de déployer une potentialité de vie ie de création qui s’est trouvée arrêtée. La bienveillance de l’Autre assure cette stabilité à partir de quoi peut se construire un espace psychique interne qui donnera au sujet la possibilité au cours du processus analytique, d’élaborer une séparation non traumatique.

Que signifie cette “réserve” dont nous parle Claude Guy qui se révèle si nécessaire à l’existant? Elle est dit-il ’intégration d’une certitude interne: celle d’une “continuité d’exister”. On suppose qu’elle nous est assurée par l’amour et l’attention portés par les parents, pour le bébé l’expérience d’une satisfaction pleine, d’un lieu psychique où reposer malgré les vicissitudes de l’amour parental. Par le partage d’une transmission inconsciente mais généreuse dans laquelle la séparation est donnée comme don de vie et non comme impossible ou catastrophique. Car une transmission réussie nous rappelle-t-il, n’est pas celle qui nous immobilise dans la répétition du même dans la crainte de ne pas répondre à l’impératif du sur moi des parents et de la lignée, mais celle à partir de la quelle on peut inventer ses propres voies d’accomplissement. “Cette réserve cette continuité d’exister permet de se séparer pour accéder à soi” (34). Mais ceux qui souffent de cette absence de réserve que Balint nomme “défaut fondamental” “ne peuvent se séparer, car ils sont séparés d’eux-mêmes” ie pris dans le désir de l’Autre tyrannique. L’Autre tyrannique n’est pas seulement dans le réel mais il peut être un produit imaginaire. Cet Autre on le crée aussi pour pouvoir rester en vie faute de cette “réserve” dont nous parle Claude Guy. Le processus analytique c’est ainsi apprendre à se séparer en étant soutenu. Qu’est-ce que cela veut dire? “Se séparer, c’est pouvoit vivre son être au monde et aux siens différemment de ce qui avait cours jusque là, par un passage qui exige une perte”(47) C’est donc comme il le soulignera pouvoir intégrer la mort que l’on a jusqu’ici évitée reconduisant l’immobilisme psychique et la souffrance de la répétition.

L’immobilisme psychique vient attester de notre refus de toute altération, de peur de... On ne veut rien savoir des pulsions de destruction qui nous habitent. Ce déni nous livrent à leur emprise, à la haine de l’autre dont on ne peut se passer. On ne veut rien risquer de soi, de son désir car ce serait se mettre en péril, en péril de mort d’avoir à assumer ce mouvement de retournement et de violence qui me fait dire non à ce qui veut me soumettre. La mort prend ici la figure d’un réel envahissant, d’une jouissance compacte; qui ne peut être intégrée ds l’ordre de la parole. Elle se tient comme une menace permanente et abstraite, une totalité fermée, un vide effrayant. Se lier à l’autre par la parole, c’est accepter de parcelliser cette compacité, la faire éclater dans le risque que je prends de n’être pas tout, donc d’intégrer la mort. Pouvoir rebondir c’est “ne pas faire rempart à la pulsion de mort” au risque de l’enkyster. Il y a une cruauté nécessaire, qui a une fonction vitale et que l’on retourne contre soi si on ne l’exerce pas dans la mise à distance de l’autre, il y a une cruauté de la vérité elle-même lorsqu’elle surgit de la parole et me déporte hors de mes certitudes, n’est-ce pas ce que l’analysant accepte sans le savoir lorsqu’il vient en analyse? Les affects de rejet corporels comme les vomissements des anorexiques, sont le signal d’une tentative de se séparer en même temps qu’ils en signalent l’impossibilité(114). C’est en quoi la maladie, la destruction de soi, la violence du symptôme qui témoigne de l’activité de mort vient dire, dans l’espace du transfert, la détermination à exister, le recours pour la vie. C’est ce dont ce livre témoigne.
Publié le 2015-01-01