Ce corps en héritage
Psychanalyse et possession
Claude Guy, Psychanalyste

Claude Guy
PSYCHANALYSTE
3, rue Agrippa d'Aubigné 75004 Paris

Rencontres
Le samedi 23 septembre 2017, présentation avec Sylvette Gendre-Dusuzeau, du dernier livre de Alice Cherki "Mémoire anachronique. Lettre à moi-même et à quelques autres" Editions de l'Aube

Ce corps en héritage
Alice nous a donc envoyé une lettre.
Une longue et belle lettre avec des souvenirs, des aller-retours, de la pensée, sa pensée des événements, de la vie et de la mort, de la maladie, des jeunes, de son Algérie …
Comme on le sait ou comme on s'en doute, une lettre a une chance sur deux de ne pas arriver à son véritable destinataire, puisqu'il arrive qu'elle soit écrite pour soi-même. Elle serait alors comme lancée à la cantonade pour donner et se donner des nouvelles.
Des nouvelles anciennes et des nouvelles, nouvelles.
A la cantonade n'est pas équivalent de la bouteille à la mer. Contrairement à cette dernière, là, en l'occurrence rien à attendre, pas d'appel. Juste un geste, un salut, un espoir de transmettre.
Comme il y a beaucoup de choses, cela pourrait être brouillon ou plutôt bouillonnant. Pas étonnant puisque, comme il ne se transmet que ce qui échappe, mieux vaut faire feu de tout bois : chacun y reconnaîtra les siens.
Mais alors, que peut bien signifier ce titre étrange et énigmatique ?
Ce livre est-il une chronique avec l'idée du temps comme on dit de certaines maladies ? Est-ce au contraire pour défrayer la chronique, une sorte de pavé dans la mare ?

Anachronique, vient du grec ana, en arrière et khronos, temps désigne la confusion entre un fait et une époque plus ancienne. Une sorte de confusion de dates, l'attribution à une époque de ce qui appartient à une autre. L’anachronisme a donc plutôt mauvaise réputation, ce qui n'est certainement pas pour déplaire à notre auteure. Mais c'est aussi constitutif de la relation à un objet passé.
L’accès à la connaissance du passé n’est rendu possible que par la présence du passé dans le présent disait Paul Ricœur. « Une fois encore surgit la question de la temporalité, écrit Alice en écho. Que faire d'un présent qui prétend inscrire un passé ? »

Ces écrits ont donc à voir avec le temps.
Alors, journal intime, carnet, cahier, mémoires, autobiographie, témoignage, encore que je doute que Alice apprécie ce dernier terme. Non je crois qu'il s'agit vraiment d'une lettre. Et c'est peut-être le vieux terme de « diariste » qui conviendrait le mieux, pour cette amoureuse de la langue. En même temps une franchise et un retrait. Une distance pour ne pas se livrer tout à fait tout en en disant suffisamment pour aiguiser notre curiosité.
Le diariste se prend lui-même comme objet d’observation, d’enregistrement, d’analyse et de jugement. De ce fait, l’interrogation sur son identité, sur l’existence et sur la mort est souvent en arrière-plan du discours intime.
Tous les sujets se retrouvent donc : le spectacle de la nature, le comportements des hommes, les événements du quotidien … et surtout ses mouvements intérieurs. Les sentiments que celui ou celle qui écrit éprouve pour autrui, les interrogations identitaires et existentielles qui sont les siennes …
Il ou elle suit le cheminement, forcément tortueux de la mémoire humaine qui oblitère ou modifie les faits. En fait foi, la quasi absence de notes pour les années 2006, 2007 et 2008, années comme mortes où l'on pressent que l'investissement devait être très fortement appelé ailleurs.
C'est donc bien de transmission dont il s'agit. « Décidément, oui, dans tous les domaines, nous rappelle-t-elle, il n'y a pas de transmission directe. Transmission brisée a-t-elle coutume de dire ».
C'est le tissage des textes, toutes générations et toutes écritures confondues qui réussit à transmettre, à la source même de l'hétérogène, une histoire vive que souvent les historiens affadissent nous dit-elle.
Notre auteure assume et revendique l'anachronisme. Elle pratique consciemment le mélange, la confusion des époques et, probablement parce qu'analyste, elle écrit par association d'idées.
Mémoire anachronique veut dire que c'est au fil de l'hétérogène, y compris en soi, que l'on peut comprendre et vivre les émotions liées aux rencontres, au temps, aux lieux, comme nous le dit elle-même Alice.

Écrire donc au fil du temps, au titre notamment, nous dit-elle que, née dans une famille juive d'Algérie, sa vie lui a fait traverser deux guerres qui l'ont touchée de très près, la Seconde Guerre mondiale de 39-45 et la guerre d'Algérie, dont elle précise qu'elle préfère la nommer guerre franco-algérienne de 54-62. Par ce type de remarques, on fait connaissance d'une certaine rébellion, d'une femme engagée qui ne prend pas les vessies pour des lanternes, qui ne s'en laisse pas compter, même (et surtout) lorsqu'il s'agit des discours officiels.
Et l'on voit bien en effet tout au long des pages, que c'est cette expérience unique, vécue très jeune, au moment où les jeunes gens ont une nécessité de le faire, dont parlent ces mémoires anachroniques, comme une sorte de leit-motiv qui explique ce parcours authentique et si singulier. « Ayant été partie prenante de l'indépendance de l'Algérie, j'ai connu aussi les déplacements, l'expérience répétée de l'exil, douloureuse parfois, enrichissante toujours », nous dit-elle.
Enrichissante, on ne peut en douter. Jusques et y compris le cheminement qui fit d'Alice la psychanalyste qu'on connaît et reconnaît aujourd'hui. « Les identifications multiples sont pour le sujet une chance » écrit-elle … « Quant au monolinguisme de l'autre, formule utilisée à Bâton Rouge en Louisiane par Derrida, il inscrivait la trace de ce que fut pour nous, enfants d'Alger, l'entrée toute naturelle dans la langue française, excluant tout le bain des langues de notre ancestralité et de notre environnement. C'est sans doute cette même épreuve précoce qui orienta ultérieurement mon choix vers la psychanalyse » dit Alice. J'ajouterai volontiers le choix d'écouter ceux qui souffrent de traumas qui n'ont pas été entendus, voire niés, comme le dit Ferenczi dont Alice nous parle au gré de ses réflexions.

Le tempo de ce texte, son originalité, je l'ai senti au fur et à mesure de ma lecture et notamment dans ce passage : « J'ai fait connaissance avec Bischara le député israélo-palestinien, et non arabe-israélien dit-elle au passage, de l'indicible, d'un brin d'Unheimliche terme allemand dont Alice nous dit qu'il est mal traduit en français par inquiétante étrangeté alors que ce devrait être par « étrange proximité ! »
Cela me rappelle une amie qui vit la moitié du temps en Grèce dans un petit village depuis si longtemps et tellement en harmonie que les habitants la nomment « l'étrangère d'ici ». Je pense que ce terme va à Alice comme un gant.
L'étrange proximité dont elle parle est le fil conducteur de ces récits.
Avec les femmes, l'histoire, les gens comme les autres, l'Autre, l'Algérie … De chacune de ses rencontres jaillit toujours de l'improbable. On sait que c'est toujours le hasard qui contribue aux rencontres, et que c'est évidemment ce qu'on en fait ou pas qui n'est plus du hasard. Eh bien, Alice en fait quelque chose, curieuse de l'autre en général et de quelques autres en particulier. Il y a des noms qui reviennent aux différentes périodes de sa vie, comme celui de Fanon dont on devine les sentiments qu'elle lui portait. Et d'autres, beaucoup d'autres, venus de toutes les parties du monde. Souvenirs parfois imprécis, mais toujours vivants de cette infatigable voyageuse.

Il y a aussi la mer, l'importance de l'eau, de l'eau sur le corps, car l'écriture d'Alice est charnelle. On respire l'air marin, on est saisi par les odeurs des pins et des fleurs, celles des intérieurs, de la rue …
On les ressent, on y est. « Écrire à partir des sons, des perceptions, de la polyphonie de bains de langue précédant le langage, apparemment hors du champ symbolique, mais le ré-infiltrant de nouvelles représentations, d'un renouvellement du sens » écrit-elle.
Écrire sur l'écriture, les femmes, le pourquoi de ce métier de psychanalyste, l'antisémitisme, un père qui n'était pas le seul à être silencié, mot qu'elle reprendra souvent pour parler du trauma de ceux qui précisément n'ont jamais pu parler, son engagement qui lui a valu de devoir partir sans se retourner, et ce fils dont il est toujours question en filigrane, à petites touches.

C'est donc au fil de l'eau qu'on découvre une vie, des interrogations et quelques certitudes, ancrées au plus profond d'elle-même. Des découvertes parfois surprenantes comme ce passage où il est question d'une tante dénommée Alice dont le portrait trônait dans la salle à manger -terme tellement suranné- avec ceux de la grand-mère et du grand-père dans la maison familiale de son enfance. Cette tante morte très jeune, dont « il a fallu des années, nous confie Alice, pour que je sache enfin qu'elle était morte en couches, comme si c'était une maladie honteuse dont il fallait garder le secret ».
On n'est donc pas étonné que Alice ait lu, et sans aucun doute, emprunté et/ou suivi la clinique de Ferenczi qu'elle cite et de Nicolas Abraham et de Maria Torok qui ont réactualisé les questions du trauma liés aux secrets de famille.
Et cet engagement qu'elle tient à nous faire connaître : Parler du cri des « sans voix », de la violence, de la honte, de la haine, de la détresse psychique lui fait se poser la question : « Mais que peut faire alors la rage ? Sinon m'identifier à ceux qui l'ont la rage, comme moteur de leur parole » écrit-elle encore. « Plonger dans des choses qui reviennent parce que tellement oubliées et qui s'imposent aujourd'hui comme des fragments d'actualité dans le monde d'aujourd'hui ».


Contrairement à beaucoup, au moins dans le monde de la psychanalyse, Alice reconnaît ses dettes de pensée : « Pour l'heure, ce qui s'impose à moi, ce sont tous ceux qui ont fini de vivre, Foucault, Guattari, Bourdieu, Derrida, Vidal-Naquet, Vernant, j'en oublie, écrit-elle. Mes aînés, ceux qui tracent la route dans un monde dans lequel je peux me reconnaître et m'inscrire, très loin des nouveaux intellectuels médiatiques, qui ne savent rien de la guerre et qui la pratiquent, qui n'ont aucune expérience, même viscéralement, quelles que soient leurs performances, de ce que c'est que le décentrement, le « messianisme » dirait Derrida, ou le désert du désert. Cette position où je me reconnais, comme personne et comme analyste, celle où l'autre peut surgir sans anticipation, pour le meilleur et pour le pire ».
Je terminerai sur une anecdote que je trouve délicieuse. C'est à Tunis, Alice relate un long entretien qu'elle a eue avec Abdelhamid Mehri, alors responsable des affaires sociales et de la santé dans le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, entretien qui portait essentiellement sur son nom précise-t-elle. Lui pensait qu'il était d'origine libanaise et signifiait quelque chose comme « sang mêlé ».
Alice elle, soutenait qu'il dérivait de El Chergui, le vent d'Est.
Alors, sang mêlé ce qui semble fort juste pour ce qui te concerne, d'un point de vue symbolique en tout cas, ou vent d'est chère Alice ? Outre que ce « Chergui » me va personnellement droit au cœur, je me suis dit que toi qui aimes te reposer, écrire et nager dans ta maison de la Croix Valmer, tu sais que souffle parfois Le Levant, ce vent d'est qui tient son nom justement de l'île du Levant. Il a la particularité d'amener avec lui la pluie et surtout de faire lever les vagues. Et rappeler ainsi, au cas où on l'aurait oublié (et on l'oublie souvent) la puissance des éléments naturels, mais aussi celle des humains qui ont besoin d'un coup de main, d'un accompagnement pour soulever le calme apparent qui comme on le sait, cache bien souvent des tempêtes.
Mais ça bien sûr, tu le sais chère Alice et c'est peut-être pour cela que tu as écrit ces mémoires anachroniques, c'est en tout cas ce que j'y ai lu.
Publié le 2017-09-23