Ce corps en héritage
Psychanalyse et possession
Claude Guy, Psychanalyste

Claude Guy
PSYCHANALYSTE
3, rue Agrippa d'Aubigné 75004 Paris

Rencontres
A lire, le n° 228 du Coq Héron, intitulé "De l'envie".
Direction du numéro : Claude Guy




Ce corps en héritage

De l'envie

Éditorial

Surgie de la transgression -Prométhée, puis du meurtre de l’objet convoité -Caïn, précédant pour chacun d’eux l’instauration de la Loi, l’envie et ses différents aspects sont abordés dans ce numéro 228 du Coq Héron. L'envie, qui se distingue de la jalousie et de l'avidité, plonge aussi ses racines dans la mythologie persane, dans Les Mille et Une Nuits, mais aussi dans les traditions populaires autour du mauvais œil.
En arrière plan de ces questionnements sur la genèse de l'envie, se font jour des interrogations purement cliniques : est-il possible de sortir de cette position psychique intenable de l’envieux ? Comment repère-t-on l’envie agissante et ses effets au cours d’une cure et quelles en sont les incidences dans le lien transférentiel ?
Ce numéro a été pensé et mis en œuvre en lien avec le séminaire « Conte et psychanalyse », animé depuis plusieurs années par Anna Angelopoulos et Sylvette Gendre-Dusuzeau.
Les mythes grecs (Prométhée, Éros et Psyché), les contes oraux issus de la tradition populaire dans leurs différentes versions permettent d’éclairer et de revisiter les théories de la relation amour/haine (Mélanie Klein, Maria Török, D.W.Winnicott …) et leur traduction dans la pratique de la psychanalyse. L’ambivalence primaire, qui implique la haine inconsciente de la mère tant dans la clinique que dans le conte populaire, en est une illustration.

« Reprendre le thème de l’envie haineuse et surmonter l’impression certaine du « déjà lu, déjà pensé », peut en effet paraître osé, hasardeux. C'est que la notion de l’envie fut davantage reliée, au sein du séminaire en question à des matériaux mythiques, transmis par le conte oral ou par les mythes intemporels. En effet, un accueil particulier est réservé aux images manifestes de ces matériaux qui mènent à leurs pensées latentes. Celles-ci conduisent à des représentations partageables par tous, mais tout aussi singulières pour chacun, dans le souci d’éclairer nos pratiques et nos outils métapsychologiques, mais aussi, de penser avec le langage suggestif des mythes, les théories psychanalytiques. La voie empruntée est celle du mythe, de la métaphore qui s’exprime par la théâtralisation de ces pensées latentes en images.
C'est cet ensemble d'images fortes et symboligènes, constituées au fil du temps autour de l’envie qui vient éclairer notre pensée clinique. L’envie est régulièrement conjuguée avec la haine et l’ambivalence maternelle primaire. En revisitant les textes théoriques de Klein, Abraham, Winnicott et Torok1, il s’agissait de faire face à la question essentielle posée par l’envie dans les cures. Suivre le chemin singulier emprunté par les patients qui disent vouloir se défaire de l’envie, ce tyran. Emprunter la voie transférentielle pour les délivrer de la déchirure qui advient au cours de certaines analyses, parfois définitive au point de faire du transfert un non lieu.

Les textes présentés ici sont l'émanation de cette volonté et de cette recherche.
Nous avons voulu ouvrir ces réflexions en tout premier lieu à des textes écrits autour des grands récits mythiques, textes que nous avons intitulés « Aux fondements de l'humain ». Rappel de la proximité jalousie/envie, avec des racines différentes en arabe dans les Mille et Une Nuits, réflexions reprises d'un article de Gilbert Grandguillaume, un Lilith de Rachel Frouard-Guy qui éclaire la figure ambigüe de l'envie, le texte de Jamileh Talebizadeh dont les recherches étymologiques résonnent avec le travail de G. Grandguillaume et celui de Claude Grosberg réactualisant l'histoire de Caïn et Abel, prototype-même de l'envie.
Le texte d'Alice Cherki travaille la place du regard et de la haine primaire à partir d'histoires actuelles en lien avec la période d'adolescence et croise les propos de Anna Angelopoulos dans son évocation de « l’œil qui louche », et ceux de Sylvette Gendre-Dusuzeau quand elle évoque le mauvais œil, le regard ayant un rapport direct avec l'envie, traité comme tel par tous les auteurs. Trois textes liés au regard dans une partie intitulée « Miroir mon beau miroir », clin d’œil au Blanche Neige de notre enfance. Le conte, en effet et en particulier le conte populaire oral, est l'expression de pensées collectives inconscientes. Il révèle des fonctionnements psychiques et des fantasmatiques mettant en scène les registres de l’archaïque et du primaire, au fondement de la structuration de l’être humain.
Dans une troisième partie, nous avons choisi des textes plus centrés sur la clinique comme celui de la psychanalyste anglaise Betty Joseph, disciple de Mélanie Klein et décédée en 20132, qui considère l'envie comme un aspect inévitable de la vie mentale et de la vie quotidienne. Le texte de Pascale Hassoun nous emmène vers le drame de l'identité et du côté de l'effondrement qui, reconnu, nommé et élaboré dans le transfert, transforme le vécu de perte radicale en possibilité créatrice. Vincent Perdigon pose la question de l'accueil si difficile de l'envie dans les cures analytiques qui suscite pourtant le plus souvent des réactions de rejet. Et Leslie Kaplan dans un « On tue Woyzeck », a concocté un petit illustré sur Georg Büchner en revisitant sa pièce fragmentaire et en la confrontant à la question de l'envie. Eva Landa nous entraîne dans un texte qui traite du lien entre superstition, « mauvais œil" et sentiment d'inquiétante étrangeté, comme projection de l'envie sur des porteurs de différences, cibles de préjugés. Quant à Heitor O'Dwyer de Macedo, il nous démontre l'impossibilité d'une envie primaire en partant de la conception freudienne de la haine dans laquelle il pointe un paradoxe, et propose de ce fait de concevoir la haine comme un opérateur primaire chez la mère dans le travail de séparation de son bébé.

En rubrique, Jean-Pierre Kamieniack dans le feuilleton maintenant célèbre, « Au fil de Freud », nous fait re-découvrir un Freud attachant et très attaché à Yvette Guilbert, la fameuse chanteuse rousse au répertoire grivois. Mireille Fognini a rassemblé les points forts d’un débat organisé autour du livre L’Envie de Cléopâtre Athanassiou-Popesco dans lequel celle-ci propose après Freud, Mélanie Klein et différents psychanalystes post-kleiniens, sa théorisation de l’envie.
Enfin, nous avons tenu à présenter parmi les comptes-rendus de lecture, le livre de Carlos Parada et celui de Danièle Epstein qui, en résonance avec l'actuel, abordent des questions délicates. Toucher le cerveau, changer l'esprit est une étude captivante sur l'historique des pratiques de psychochirurgie et de psychopharmacologie, livre qui a donné lieu à une lecture croisée tant ces pratiques que l'on croyait révolues envahissent de nouveau les lieux de soins. Dérives adolescentes : de la délinquance au djihadisme interroge la dialectique structurale entre psychisme et civilisation, à travers la question de la fonction du psychanalyste en institution dans sa relation avec le judiciaire, en nous invitant à suivre la dérive adolescente vers le djihadisme. Tentative bienvenue de tenter de nouer politique et inconscient, idéologie et question du sujet.
Publié le 2017-09-02