Ce corps en héritage
Psychanalyse et possession
Claude Guy, Psychanalyste

Claude Guy
PSYCHANALYSTE
3, rue Agrippa d'Aubigné 75004 Paris

Billets
La boulimie, une torsion du corps, un démenti cinglant au sentiment d’inexistence. L’anorexie, l’autre face d’un même enjeu, son symptôme jumeau dizygote.
Intervention au séminaire Contes et psychanalyse.

Ce corps en héritage
La boulimie, une torsion du corps, un démenti cinglant au sentiment d’inexistence. L’anorexie, l’autre face d’un même enjeu, son symptôme jumeau dizygote

Je dois tout d'abord vous faire part de ma surprise d'être invité ce soir dans ce séminaire qui, cette année n'a vu passer à cette place que des femmes.
Bien sûr, s'agissant de transmission du féminin, il n'est pas anormal que des femmes viennent parler de leur expérience et de leurs réflexions sur ce sujet. Mais si la transmission du féminin est d'abord une affaire de femme, les hommes même s'ils n'y sont pas pour grand-chose, n'y sont pas pour rien non plus. C'est même nécessaire qu'ils y mettent parfois leur grain de sel, voire un peu de poivre à l'occasion. C'est en tout cas pour cela sans doute, que nos deux conteuses m'ont invité : pour que, messieurs, nous ne soyons pas tout à fait pour rien dans cette affaire.

Et, même si les pratiques d'aujourd'hui bousculent un peu nos références, s'il existe aujourd'hui d'autres moyens d'avoir un enfant, reste qu'il n'y a pas de mère sans un père, même si celui-ci n'est présent que dans la tête d'une femme qui attend l'enfant. Et c'est bien cela que l'anorexique interroge : la question du désir, de la transmission symbolique. La place du père est questionnée et, surtout, ce qu'il a engagé ou pas de son propre désir pour une femme. Qu'en est-il du désir de la mère, donc de la place d'un homme dans cette affaire.
Évidemment, les hommes pour vivre la question avec un peu de distance ne doivent pas être des adorateurs du féminin, de La Femme que chaque femme pour eux représente, à l’image de leur mère, ce qu’elles savent bien ne pas être elles, même si ça les flatte. Elles sont bien placées pour en connaître l’impasse.
Le mythe de Jawdar (ou le sac enchanté), tiré des « Mille et une nuits », nous parle du rapport d'un jeune homme à sa mère. L'histoire met en scène un jeune homme, Jawdar, fils aimé tendrement d'un père de trois garçons. Il est amené à rechercher un trésor. Ce trésor ne pourra être en sa possession que s'il passe avec succès un certain nombre d'épreuves. Il doit franchir sept portes, sept difficultés qui tendent à éprouver son courage et lui permettre de faire connaissance avec lui-même. La dernière épreuve est celle-ci : « tu arriveras à la septième porte et tu y frapperas. Et la personne qui t'ouvrira et t'apparaîtra sur le seuil sera ta mère ! Et elle te dira : sois le bienvenu mon fils ! Approche-toi de moi pour que je te souhaite la paix ! Mais tu lui répondras : reste là où tu es ! Et déshabille-toi ! Elle te dira : Oh mon enfant, je suis ta mère ! Et tu me dois quelques reconnaissances et quelque respect en retour de l'allaitement et de l'éducation que je t'ai donnés ! Comment penses-tu me faire mettre nue ? Tu lui répondras, en criant : Si tu n'enlèves pas tes habits, je te tue ! Et tu saisiras un glaive et tu lui diras : Allons, commence ! Et elle, elle essaiera de t'émouvoir et cherchera à te tromper en s'apitoyant sur elle-même. Mais toi, prends garde de te laisser toucher par ses manières, et chaque fois qu'elle enlèvera une pièce de ses vêtements, tu lui crieras :  Enlève le reste !  Et tu continueras à la menacer de mort jusqu'à ce qu'elle soit tout à fait nue ! Mais alors tu la verras s'évanouir et disparaître. Et de cette façon, ô Jawdar, tu auras rompu tous les charmes et dissous les enchantements, tout en ayant assuré ta vie. Et il ne te restera plus qu'à recueillir les fruits de tes labeurs.
La première fois qu’il est confronté à cette curieuse épreuve, au moment où sa mère n'avait plus sur elle qu'un caleçon, celle-ci lui dit : ah mon fils, tu m'as frustrée de tous le temps que j'ai employé à t'élever ! Quelle déception ! As-tu donc un cœur de pierre ! Et veux-tu me mettre dans une position honteuse en m'obligeant à montrer ma plus intime nudité ! Ô mon enfant, n'est-ce point une chose illicite et un sacrilège ? Il dit : Tu dis vrai ! Tu peux en effet garder sur toi le caleçon ! Mais à peine Jawdar eut-il prononcé ces mots, que la vieille s'écria : Il a consenti, frappez-le ! Et aussitôt de tous côtés des coups lui tombèrent sur les épaules, drus et nombreux comme les gouttes de pluie, assénés par tous les gardiens invisibles du trésor. Puis les efrits invisibles en un clin d’œil le chassèrent, à force de coups. Jawdar dut attendre une année entière avant de pouvoir recommencer l'épreuve qu'il réussit cette fois puisque indifférent aux cris et supplications de sa mère, il l'obligea à se mettre nue devant lui et elle, aussitôt s'évanouit, fantôme sans âme. »
Il s'agit de rompre les charmes, les enchantements, de quitter l'enfance au cours de laquelle ces charmes et enchantements sont essentiels pour « assurer sa vie ». Pour cela, il faut pouvoir s'éloigner de sa mère, ne pas se sentir obligé de « supporter » son histoire, même si elle le souhaite, même si elle est touchée, blessée par cet écart parce qu'à ses yeux, on y est totalement inclus. L'intérêt de ce texte réside dans le fait que la mère elle-même, au fond d'elle, ne veut pas de cet attachement primaire. Aussi, devant l'échec de son fils, elle le fait battre comme plâtre. C'est dire que cette rupture est nécessaire, à la mère -c'est lui rendre son histoire que de la quitter en lui rappelant qu'elle est aussi autre chose-, et au fils (à la fille), pour s'affirmer autrement que conforme aux désirs maternels et accéder ainsi à son désir propre.
Les hommes pris dans le piège de l’attachement à leur mère rencontrent des femmes inaccessibles auxquelles ils s’accrochent pourtant. Leur fidélité est absolue, ils y sont piégés. Mais cette fidélité à laquelle ils ne peuvent déroger a pu s’enraciner dans une posture qui convenait d’abord à la mère pour son bénéfice propre.
Les hommes fascinés par le féminin s'adaptent très bien aux situations qu'ils rencontrent. S'adapter c'est se couler au mieux de son confort et éviter les confrontations. Ces hommes-là, une fois pères, ne sont pas d'un grand recours pour leurs enfants et plus spécifiquement pour ce qui nous concerne aujourd'hui, pour leurs filles. Ils se sont adaptés à leur femme qu'ils vénèrent et qu'ils ne veulent pas risquer de quitter ; Ils lui laissent donc le champ libre avec les enfants. Beaucoup de femmes disent des hommes qu'ils sont lâches. Sans doute, à condition de prendre lâche dans son sens propre, c'est-à-dire qu'ils lâchent là où ils devraient tenir. Lorsque le père ne tient pas pour sa fille, qu'il ne prend pas parfois son partie dans la bagarre titanesque qui l'oppose à sa mère, conduit immanquablement à des catastrophes.

Pour en venir à l'anorexie, je ne sais pas pourquoi je me suis penché bien des fois sur cette problématique qui coure pourtant tout au long de mes deux bouquins. Le hasard a voulu qu'un jour quelqu'un m'envoie une patiente anorexique. Et j'ai vu arriver ensuite plusieurs situations relevant manifestement de cette problématique. Il a bien fallu que je me débrouille avec et je vais donc partager avec vous ce soir deux trois aspects de ce symptôme redoutable, qui me sont venus à l'esprit au fur et à mesure de ma pratique. Laquelle m'a toujours fait rencontrer l'anorexie au féminin. Je n'ai jamais eu à faire à de l'anorexie chez des hommes. J'ai rencontré de nombreux patients et patientes, comme tous les psychanalystes ici je suppose, pris dans des symptômes liés à la nourriture, certains qui ne peuvent pas avaler du tout, d'autres qui ne peuvent absolument pas prendre certains aliments, ceux qui sont malades de manger …) et des patients vivant des moments anorexiques, je dirais passagers. Mais, je crois que mes réflexions sur le sujet, même si elles concernent d'abord des anorexies plutôt sévères, n'en sont pas moins pertinentes dans toutes les situations difficiles liées à la nourriture.

Au cours de ces expériences, j'ai rapidement compris que les efforts souvent démesurés voire complètement déraisonnables d'une certaine pratique, notamment hospitalière, semblaient vains. Après chaque hospitalisation, les patientes que j'ai vues reprenaient de plus belle une bagarre terrible qui met à mal non seulement elles-mêmes, mais également tout leur entourage, un gramme de plus ou de moins mettant toute la famille aux abois, et parfois en difficulté majeure les autres enfants de la fratrie, tant l'anorexie prend de la place, voire toute la place, car, les anorexiques, à défaut d'être, se font pas de différence entre elles et l'anorexie.
Probablement parce qu'il y a une nécessité vitale pour elles de se faire entendre. Les anorexiques et les boulimiques sont partagées entre l'insignifiance de ce qu'elles pensent d'elles comme elles disent et l'évidence qu'elles vivent des choses importantes, mais qui sont en général pas entendues, pas prises au sérieux, en tout cas pas à la mesure de la situation insupportable qu'elles vivent.
Celles et ceux qui souffrent de boulimie et/ou d'anorexie sont des êtres qui n'ont pas eu d'autre choix que d'être en posture de victime sacrificielle. Il ne faut donc pas se laisser leurrer par les innombrables articles des journaux et de magazines qui laissent entendre que la société serait responsable à cause du mode de nourriture proposé (voire imposé), ni par certains scientifiques qui, comme à chaque fois qu'un symptôme défie la société pensent qu'ils sont sur le point de trouver le gène responsable laissant entendre du coup, que cela arrive sans raison et au hasard et peut toucher n'importe qui, éloignant du même coup le poids de toute une lignée.

Bien des pratiques de thérapeutes spécialisés se contentent de répondre au symptôme et tentent de l'éradiquer, comme si l'on pouvait se débarrasser d'un symptôme d'un claquement de doigt ou par un changement d'état devenu possible par des actions répétées et des changements sur le comportement. Et pourtant boulimie et anorexie mettent en acte, sur un mode pathologique, la nécessité d'un changement d'état. Cette nécessité est tellement importante que ces patients croient et s'engouffrent dans des méthodes qui leur font miroiter ce changement auquel ils aspirent de tout leur être.
Paradoxalement, bien que critique sur ces pratiques, j'en ai néanmoins retenu quelques points dans la mesure où celles-ci m'ont permis de penser cette affection autrement.
Le troc, assez puéril -l'obtention de ce qu'elles désirent sous condition qu'elles mangent- imposé lors d'une hospitalisation pourrait fonctionner s'il s'agissait pour elles de retrouver leur corps. Mais justement elles n’en veulent pas de corps, ne sachant qu’en faire. Il les encombre, qu’il soit peu de chose ou qu’il prenne toute la place. Le seul corps qu’elles veulent bien retrouver c’est leur corps mort de la vie possible.
L’idée du poids dit « de séparation » qui se décide le jour de l’entrée, alors que certaines sont presque mourantes est minimaliste. Tant qu’il n’est pas atteint, elles vivent dans un lieu quasi-carcéral qui les oblige à une certaine docilité. Elles mangent alors, mais sans autre désir que de sortir. Elles veulent sortir pour retrouver leurs parents, forcément admirables, et y rechignent en même temps, comme si elles avaient compris qu’elles n’avaient le choix qu’entre un enfermement institutionnel et un enfermement familial. La nourriture a fait son travail de sape. Personne n’échappe plus à cette question, ni elles ni les soignants ni la famille, ce qui pèse d’un poids considérable si l’on peut dire.
Je me suis posé la question de la signification de ce poids de séparation. D’avec qui, de quoi ? D’avec l'établissement hospitalier apparemment, alors qu’elles sont séparées d’elles-mêmes d’abord. Elles ne sont rattachées à elles-mêmes que par une petite voix dans leur tête, un « monstre » comme elles disent qui, à chaque bouchée avalée, les submerge de honte en leur serinant constamment qu’elles sont à l’origine du mauvais en elles, culpabilité qui leur fait porter l’entière responsabilité du mal qui les ronge.

Ce poids de séparation me paraît être une métaphore du corps maternel. Après la naissance, l’enfant perd naturellement du poids et sa sortie de la clinique n’est possible qu’une fois récupéré au moins le poids de séparation … d’avec sa mère justement. Ce qui explique peut-être qu’elles oscillent entre y arriver et y échouer puisqu’elles ne veulent pas vraiment renouer avec leur mère. Il s’agit d’un double mouvement. Reprenant le poids perdu, elles se séparent de la mauvaise mère, l’établissement hospitalier qui les oblige à manger, à ingurgiter, mais pour renouer avec leur mère dont elles veulent bien, mais comme la « bonne mère » qu'elles ont toujours imaginé avoir, ce qui n’est évidemment pas assuré. Il s’agit pour elles d’une intense bagarre où elles ne peuvent ni gagner ni perdre. Elles ne veulent pas perdre (la perte étant représentée par le poids), mais gagner. Sauf que gagner, c’est retrouver leur mère et les manquements de la lignée maternelle et donc, au détriment de leur mère (le mal qu’elles pensent leur faire). Le poids de sortie permet d’accéder de nouveau au monde. Une fois rempli le contrat, elles quittent l’établissement, avec les mêmes questions, les mêmes fragilités et les mêmes peurs.
Il me semble qu'il y a une évidence dans l'anorexie, c'est que la maladie signe un dysfonctionnement sérieux dans la transmission, dans la transmission du féminin.
Les contes parlent de cette question, il faut croire qu'il s'agit d'une affaire essentielle.
Dans un texte que Anna Angelopoulos a proposé au Coq Héron pour le numéro sur l'envie, on peut lire les réflexions suivantes :
«  Disons que le sentiment maternel originaire n’est pas perçu comme univoque dans la pensée mythique, où la mère est souvent imaginée comme un être double dans sa nature propre, comme quelqu’un qui, tel Janus, ou la Lune, comporte une face cachée. On observe que les sorcières, les ogresses, les Babas-Yagas, les lamias, interviennent souvent dans le bon sens, par compassion pour le héros qui sut les apprivoiser ; elles le protègent, alors que les jeunes mères, si belles, si bonnes, abandonnent leurs enfants dans la forêt, ou demandent qu’on leur apporte, dans une boîte, le cœur ensanglanté de leur fille assassinée. Donc les jeunes mères s’avèrent être souvent des marâtres cruelles dans leur constitution même. Dans le conte, les attaques meurtrières maternelles surviennent toujours aux moments forts du destin féminin. La mère frappe lors de chacune des transformations vitales, telles que la puberté, l’initiation amoureuse ou l’enfantement ».

Peut-être peut-on tenter d'expliquer cela par cette étrange relation qui se fait jour parfois à la naissance d'une fille. J'ai été très surpris lorsque je me suis rendu compte qu'il arrivait souvent que certaines femmes qui mettent au monde une fille ont le plus grand mal à concevoir que celles-ci vivent leur féminin autrement qu'elles. Autrement dit ce qu'elles ont vécu elles, leurs filles peuvent le vivre, elles l'agrée, mais ce qu'elles n'ont pas vécu elles, est complètement dénié à leurs filles. Il n'y a qu'un féminin possible et c'est celui des mères. Pas de féminin pluriel. Certes comme l'a proposé Macedo, l’ambivalence « amour-haine » apparaît comme un moteur structurant dans le psychisme, qui s’organise autour de la haine en tant qu’elle implique des mouvements séparateurs ; le psychisme doit donc pouvoir contenir des mouvements de haine dans l’amour, sans les agir de manière destructrice.
Mais il arrive que cette haine soit destructrice.
Je vous propose de le constater avec cette histoire invraisemblable, mais vraie. Voilà une femme, dernière d’une fratrie de quinze enfants, préférée de son père, qui perdit sa mère à l’âge de treize ans. Elle devint effectivement la confidente, l’aimée de son père et crut probablement son heure arrivée. Mais, comme dans les contes de fée, son père se remaria avec une très jeune femme, à peu près de son âge. Elle en ressentit une profonde amertume. Quelque chose s’était cassé en elle. Par dépit, et probablement pour remplir le vide durablement installé en elle, elle se mit en ménage avec un homme avec qui elle eut un fils et deux filles.
Cette histoire « d’amour » ayant servi à remplacer son père, irremplaçable, se termina rapidement. Elle se maria un peu plus tard avec un autre homme dont elle eut plusieurs autres enfants. Quand ses filles de la première union eurent huit et neuf ans, cet homme en abusa régulièrement. Non seulement elle n’en dit rien, mais elle prit le parti de son mari, réveillant ses filles pour qu'elles le rejoignent chaque nuit. L’aînée mit au monde deux enfants de lui, l’autre, ma patiente, après plusieurs tentatives de suicide, tenta d’y échapper grâce à un amour que la mère s‘attacha à rompre avec une rare constance rageuse. Cette situation dont les effets sont particulièrement sordides peut être lue comme exemplaire, précisément parce qu’ils sont sordides et qu’on ne peut être taxé de compréhension ou d’ambivalence au regard de la faute majeure que constitue cet acte abominable du beau-père. Cette mère fut rattrapée par sa propre histoire, dont on ne connaît pas les éléments de la petite enfance, mais dont on peut supposer que la situation œdipienne ne fut pas simple si l’on en croit ses réactions à la mort de sa mère et au remariage de son père. Les questions de l’amour et du désir, posées lors de l’œdipe ont probablement re-surgies pour elle, au fur et à mesure que ses filles ont eu à en vivre l’épreuve. Ce qui lui est revenu, c’est le sacrifice qu’elle a subi, resté majeur pour elle, au moment où elle crut pouvoir prendre la place de sa mère, dans le cœur de son père. Submergée par ces émotions intenses, (c’était probablement pour elle une histoire de vie ou de mort), elle sacrifia ses filles comme elle pensait avoir été sacrifiée. En admettant qu’elle ne se soit pas rendu compte immédiatement de l’inconcevable, ce qui est possible, elle ne pouvait de toute façon plus revenir en arrière. Dénonçant son mari, elle aurait été connue et reconnue complice, donc coupable et, à ce titre, sacrifiée pour le restant de ses jours. Entamée elle-même dans son féminin, dans son rapport au féminin, elle n’a pas pu faire autrement que de condamner ses filles à être entamées à leur tour, victimes sacrificielles d’une transmission impitoyable.
L'une de ces filles, celle que j'ai eue en analyse et qui était venue me voir pour une anorexie tenace, se rappela que, lorsqu’elle avait douze ans, alors qu’elle criait qu’elle allait partir pour fuir la situation intenable d’être l’objet sexuel de son beau-père, sa mère l’a arrosée d’essence, la menaçant de craquer l’allumette si elle partait. Elle pense qu’elle ne l’aurait pas fait. Rien n’est moins sûr. Elle était prête à la brûler, à la faire disparaître pour éviter sa mise en cause. La fille, elle, n’avait pas le choix, elle se laissait abuser par cet homme ou sa mère la tuait. Cette mère était prête à sacrifier sa fille, d’une manière ou d’une autre, comme un écho au sacrifice auquel elle consentait, qu’elle appelait peut-être inconsciemment de ses vœux, l’empêchant de vivre son désir, elle-même n’ayant jamais pu le réaliser.
Il est tout à fait clair que, le père irremplaçable de la mère de ma patiente, est le symbole de cette chute symbolique.

Il existe des contrées où ces questions sont prises en compte dans des rituels. Au Burkina Faso, les Samo règlent ces questions de transmission dans la lignée des femmes en posant que le sacrifice de la puberté sert à donner à la jeune fille le droit d'empiéter sur les fonctions jusque-là plus ou moins dévolues à sa mère. Ils exigent l'accord des parents et des ancêtres pour qu'une fille entre dans la vie active sexuellement, et puisse concevoir. Elle est reconnue physiologiquement femme ce qui déclenche automatiquement le respect et son entrée dans le monde des femmes. D’ailleurs, la femme sans règles est considérée comme jamais sortie de l'état d'enfance. Elle n'a pas de destin autonome et subit une loi qui lui vient de sa mère. Au moment de l'arrivée des règles, la mère s'abstient de relations sexuelles pour un temps, laissant officiellement et symboliquement le champ libre à sa fille.
Procédé pour dire que la possibilité du féminin pour une jeune fille n'est accessible que si sa mère n'est pas elle-même coincée dans un fantasme de possession des attributs du féminin. Les mères ne peuvent pas rester coincées dans ce fantasme ou, plus exactement, elles y sont peut-être coincées, mais par cette interprétation, le collectif aide la jeune fille à y échapper, par le biais d'une autre femme, sortie du féminin vivant, ce que sont là-bas toutes les femmes ménopausées.

L’épreuve qui consiste à se confronter avec la mère est souvent douloureuse, on le sait, on l'a dit et répété ici même. Il est possible que bien des symptômes endurés par les femmes en manifestent l’évitement, touchant le rapport sexuel, l’engendrement ou les deux à la fois. Le fait de ne pas rencontrer d’hommes et la frigidité en sont des signes patents.

Là où les religions et/ou les cultures prennent en charge ces questions par des lois, les symptômes boulimiques et anorexiques se disent et se vivent sans médiation, en plein corps, s'incarnent faute de symbolisation.
L’anorexie est un des symptômes les plus terribles de cette question, son point extrême, sa cristallisation. L’anorexique met en jeu rien moins que la vie-même. La sienne propre et celle de la lignée, bloquée, arrêtée là. Freud écrivait à propos de l'anorexie, « le symptôme anorexique est lu comme une solution parmi les autres aux situations conflictuelles ».
J'ajouterai aux situations conflictuelles liées à la transmission de la généalogie.
J'en veux pour preuve l'aménorrhée complète qui empêche l'ovulation, donc l'enfantement. Il s'agit d'une façon radicale de mettre fin à la généalogie, pour ne pas être complice d'une transmission où les manquements sont tels qu'il n'est pas question d'y participer.

Quelle est donc la spécificité de cette affection mortelle ? Quel est ce manque qui conduit à refuser la généalogie, à se soustraire de la vie, à la mettre en danger pour ne pas la donner à son tour, pour ne pas la transmettre, pour ne pas transmettre ? J'ai remarqué que souvent les anorexiques investissent de façon particulièrement puissante une autre figure de femme, souvent une enseignante, une amie de la mère, mais aussi parfois une personne rencontrée par hasard. Dire qu'elles investissent ainsi pour pallier le manque de lien à leur mère ne semble pas pertinent. C'est autre chose, du même domaine précisément que leur attachement à « Ana », le nom que les anorexiques donnent à l'anorexie, notamment sur les réseaux sociaux et autres blogs qui lui sont consacrés. Car, aussi bizarre que cela paraisse, elles la nomment. Pas seulement une maladie donc, mais une véritable présence.
Le fait de parler de « Ana » comme d'une personne qui se substitue à elles, montre que les anorexiques cherchent désespérément une identification totale, sans faille. Je suis une femme morcelée, incomplète, me dit l'une d'elles. Je n'arrive pas à me remplir de vie. Il me manque quelque chose que je ne peux pas nommer. Je suis vide et je perpétue ce vide qui est tout ce que je connais, tout ce dont je me rappelle. Je n'ai plus de nom. Elle ajoute : Je ne m'appartiens plus, j'ai perdu une part de moi-même, la part la plus importante, mais dont j'ai oublié le nom. Désormais je ne suis plus moi. Je ne sais plus comment je m'appelle, j'ai perdu mon identité.
L'investissement d'une tierce personne permet de mettre en scène une oscillation permanente entre celle-ci et « Ana » pour tenter de se trouver, elle qui s'est perdue.
Tout se joue entre l'autre et « Ana ». Evidemment le personnage investi est faillible et, bien sûr, devant cette voracité cette quête insatiable, il est perçu comme tel parce qu'il en donne tous les indices. Elle est lâche, me dit cette patiente prise dans une de ces histoires parlant de cette femme à laquelle elle s'est accrochée : elle avait en effet tenté de quitter « Ana » pour l'autre, mais celle-ci n'ayant pas tenu le coup, elle est retournée vers la fidèle « Ana » à qui elle tient et qui la tient.
Que se passe-t-il pour qu'une jeune fille, une jeune femme, investisse à ce point une inconnue ? Que lui a-t-il manqué? Qu'est-ce qui l'a déçue dans l'attachement primaire au point qu'elle refuse la lignée, qu'elle résiste à la partager ? Si, dans ces cas, les mères sont bataillées, délaissées au profit d'une autre, c'est parce que la transmission (en) passe par elles. Elles ne sont certainement pas seules dans la ligne de mire. Les fameuses disputes mères/filles ne constituent que la partie visible de l'iceberg. Ce n'est qu'une apparence, la bagarre étant surtout menée avec la lignée, en lien direct avec les mères. C'est ce bloc, cet incontournable, que les anorexiques affrontent. Or, il est immense, insondable, innommable pour elles. Du coup, cette bataille paraît désespérée, folle.
Il faut être mentalement atteint pour croire qu'on peut venir à bout d'une lignée.

Une patiente m'a raconté que, petite fille, elle faisait de la danse classique. Un jour, elle ne put monter sur scène lors d'une fête de fin d'année, parce qu'elle s'était sentie laide et grosse. Or, quelques années plus tard, elle s'aperçut, en regardant des photos de cette époque, qu'elle était en fait plutôt mince et jolie. Quel est ce mystère qui l'a fait se voir autrement qu'elle n'est ?
Faute d'être enveloppée par une mère, elle l'incorpore et c'est cette idée d'incorporation qui m'a fait penser que les anorexiques et les boulimiques étaient grosses de l'autre en elles. Je pense notamment à cette jeune femme qui, voyant une photo d'elle avant d'avoir perdu une trentaine de kilos, fut surprise de se voir plutôt obèse, ce qu'elle n'avait jamais vu à l'époque, ni même supposé d'elle. Les anorexiques se voient toujours grosses alors même qu'elles n'ont plus que les os sur le dos. C'est qu'elles sont pleines de l'autre en elles.
Cet autre en soi qui encombre ceux et celles qui sont aux prises avec les maladies des troubles alimentaires, notamment anorexie et boulimie, il faut s'en débarrasser, à tout prix. Il faut en éradiquer jusqu'à la moindre trace, le moindre rappel. Comme l'autre est en elles, se débarrasser de l'autre, c'est en finir avec elles. Ce n'est donc pas que les anorexiques mettent en jeu leur vie comme telle, à laquelle elles tiennent peut-être autant que vous et moi, mais c'est qu'elles ne peuvent pas faire autrement. Les deux en elles sont liées. Si l'un des termes vit, l'autre y est contraint. Si l'un meurt, l'autre y est immanquablement entraîné. Il s'agit d'une tentative désespérée de tuer l'autre en soi, tentative impossible du fait qu'elle entraîne immanquablement leur propre mort.
Au fond, le symptôme de la boulimie dit la présence de l'autre en soi, différemment. Sauf que, contrairement à l'anorexie, il y a là une sorte de plénitude jouissive, une sorte d'acceptation sacrificielle de cette situation. Les boulimiques vomissent l'autre en elles, s'en débarrassent après l'avoir gloutonnement englouti parce qu'elles en ont besoin. Nécessité de l'autre, de l'avoir en elles, de le sentir présent. Elles s'en gavent puis le rejettent en un double élan.
Les anorexiques ne veulent pas de cet autre en elles, au point de se remplir de l'anorexie, de « Ana », de l'avoir au cœur d'elles-mêmes, empêchant tout autre d'avoir ne serait-ce qu'une petite place.
L’anorexie qui exige une attention de chaque instant, empêche toute autre réflexion, tout autre investissement. Notamment sur le corps comme appel à l’autre, rapport à l’autre, au féminin, mais aussi comme rapport à soi-même, à son être même. Elle met à distance (et ce n’est pas le moindre de ses effets) la différence sexuelle par sa façon de vouloir un corps décharné, sans chair, carrément asexué. Sexe et seins n’existent plus. Ne reste qu’une carcasse sans séduction ni sentiment.
Alors, y aurait-il, un lien, un rapport, de cet impossible de l'autre en soi avec l'impensable du rapport sexuel où pour une femme, l'autre vient en elle ? Il ne s'agirait donc pas d'un refus intrinsèque d'un rapport des corps, mais d'un impossible rapport d'une quelconque partie d'un autre en elles, symbolisé par le corps. La pénétration serait un rappel douloureux de l'irruption de l'autre en elles dont elles ne veulent pas et qu'elles rejettent.
La question du « vomir » mérite une attention toute particulière. Les nausées et les vomissements sont très fréquents chez les femmes enceintes, et cela met l’accent sur deux points très importants. L’un concernant « l’autre en soi », que je viens de qualifier de pathologique chez les boulimiques et les anorexiques, l’autre lié à la transmission. Pourquoi la femme enceinte souffre-t-elle de nausée dans les seuls trois premiers mois ? Probablement parce qu’un combat titanesque se joue au moment de l’irruption de cet autre en elle, prise entre la pulsion d’expulsion avant terme de cet autre qui fait douleur et le consentement à le faire advenir, à « l’incorporer » pour pouvoir plus tard s’en séparer, la séparation n’étant possible que s’il y a eu prise, « emprise ».
Le fait de vomir pourrait être le signe d’un rejet massif de l’autre en soi et en définitive, de la transmission. Les patients racontent fréquemment qu’après une dispute, une colère, un événement particulièrement grave, une peur, une panique, ils vomissent, tentant ainsi de chasser ce qui est venu soudainement faire irruption en eux. Le premier réflexe semble bien le rejet. Tout comme le fait de vomir est une réaction immédiate du corps à l’absorption d’aliments qui suscitent le dégoût.
C’est évidemment patent chez les anorexiques dont la pathologie tient à un refus systématique et radical de faire partie de la lignée des femmes, puisque enfanter signe qu'une femme accepte de faire comme les femmes de la lignée.
La difficulté majeure de se tirer (se retirer) d'une telle atteinte est grande puisque la présence de l'autre en soi s'est mise en place dès la naissance. C'est presque une seconde nature, une évidence et, tout naturellement, le corps lui-même retrouve ses habitudes, ses calages comme une sorte d'équilibre. Comment, en effet, passer d'un plein total à un vide aussi absolu ? Le gouffre que représente ce rien est tel que, pour oser s'y confronter, il faut une énergie rare. L'épreuve cruciale des anorexiques et des boulimiques est de quitter définitivement cette emprise qui les tient depuis toujours.
Les signes de l'autre en soi, rejeté, haï, sont multiples, mais toujours radicalement pesants et encombrants. Depuis la ressemblance physique aussi classique qu'insupportable, jusqu'aux atteintes plus sérieuses telles les dysmorphophobies et autres anorexies, où c'est le corps tout entier qui est en jeu.

Se nourrir de rien, c'est presque une définition de l'anorexie. Ce rien indéfinissable dont elles ont eu faim et soif. On ne peut mieux dire l'importance de ce rien dans leur vie quotidienne. Mais, en même temps, ce rien est de trop. Ne me touchez pas, ne me regardez pas. Je ne suis pas là. Faites comme si je n'existais pas, mais bon Dieu, occupez-vous un peu de moi. Je ne veux pas de votre pitié. Je ne mendie pas votre regard, votre attention. Je veux la mériter, mais je ne suis rien. Ce rien que les anorexiques vivent et qui, en même temps, les définit, il faut le rendre, le vomir.
Et, j'en viens ainsi au dernier point que je voudrai souligner.
On sait que nombre de symptômes touchent à des fonctions vitales liées à l’incorporation, à la nécessité de se nourrir. Peut-être les difficultés rencontrées avec la nourriture sont à prendre comme des signaux d’alerte, des appels directement adressés au corps qui, faute d’être entendus, viendraient se loger, s’immiscer plus profondément, plus insidieusement dans la chair. Est-ce en lien avec une séparation douloureuse, un arrachement d’avec la mère vécu à la naissance, celle qui, enceinte, et dans les conditions d’acceptation minimales de l’enfant à naître, est de fait accueillante et nourricière, quand règne ce que Balint appelle « amour primaire » ?
Dans de telles situations liées à la transmission, le corps prend sur lui toutes sortes de symptômes, dont les plus fréquents touchent à l’alimentation, l’anorexie en étant l’expression la plus vive. Ce sont des symptômes interminables, auxquels le patient tient autant qu’il y est tenu. Ce n’est pas unilatéral, mais interdépendant. Tout comme dit Balint « sur le plan libidinal, la mère dépend presque autant de son bébé que celui-ci dépend d’elle, quand aucun des deux ne peut avoir, indépendamment de l’autre, ni cette forme particulière de relation, ni cette satisfaction particulière».
Dans cette perspective, se rejoue alors la problématique liée à l’attachement et aux difficultés majeures de vivre la séparation. Recherche éperdue de l’harmonie primaire, fantasmée dans une dépendance totale et/ou refusée au profit d’une maîtrise absolue que permet le fait même de se nourrir ou de ne pas se nourrir.
Les anorexiques parlent de vide, la faim les dévore de l’intérieur. Comme le dit l’une d’entre elles : « C’est un trou dans le ventre, un peu comme la sensation de faim. Consciemment je m’affame. Quand je m’empiffre, ça se calme. Comme une pulsion de faire quelque chose, dessiner, écrire, et quand c’est fait, je me sens apaisée, calmée, mais c’est un peu douloureux, comme l’envie de vomir. On se sent mieux, c’est agréable, mais en même temps ça sort de moi, et ça me remplit. Comme ça sort de moi j’ai le sentiment de perdre quelque chose. La faim, ça permet de se sentir vivant. Là, il s’agit d’une faim sans fin, jamais rassasiée vraiment… en attendant d’être nourrie autrement, d’autre chose. »
Pourquoi la nourriture représente-t-elle une si grande valeur ? Dimension fondamentale de la vie, elle constitue de surcroît une expérimentation, chaque jour renouvelée, du rapport qu’un être peut avoir avec lui-même et avec la transmission. Autant de rappels qui nous « re-mettent » en lien avec notre histoire, notre ascendance. Il me revient des femmes africaines ...
Émois et émotions liés aux événements de la vie infantile et même intra-utérine induisent le comportement de chacun face à la nourriture. Ainsi, un patient me dit un jour combien l’anorexie de sa mère avait laissé des traces dans sa manière de nourrir sa famille. La nourriture était chiche, sans matière grasse, pesée et soupesée, ce dont il avait souffert dans l’adolescence. Il apprit que ses grands-parents maternels avaient tous deux été orphelins de leur mère à l’âge de dix/onze ans et que sa grand-mère, à l’heure des repas, principalement lorsque toute la famille était réunie, éclatait régulièrement et soudainement en sanglots. Silence pesant, ambiance plombée, les effets de ce deuil prématuré se rejouèrent périodiquement, influençant durablement les membres de la famille. Particulièrement sa mère qui fit supporter aux siens, à chaque repas, les lourdes conséquences de sa pathologie.
On a besoin de se nourrir pour subsister, mais également pour vivre. Manger, c’est perpétuer son être. Mais certains, semble-t-il, n’y tiennent justement pas puisqu’ils n’hésitent pas à se mettre en danger en se nourrissant trop peu, ou si mal. Perpétuer son être c'est perpétuer au-delà de nous-même la lignée.
Normalement, quand tout va bien, on absorbe et le corps garde ce qui est bon pour lui et évacue le reste. Évidemment, ça ne se passe pas toujours aussi simplement et le tri est beaucoup plus compliqué à opérer qu’on ne le pense. C’est donc que cela signale autre chose. Les mots employés pour qualifier la façon dont on mange l’expriment. Ceux qui se jettent sur la nourriture comme ceux qui se restreignent. La conséquence de l’assimilation ou du rejet provoque également des effets non équivoques comme la constipation, les intestins noués, les maux de ventre, les ballonnements. Manger est donc nécessaire, ça fait du bien… jusqu’à ce que ça fasse mal.
Comme il paraît à chacun naturel que le tri s’opère dans notre alimentation, il en est de même dans ce qui nous est transmis. De fait, on peut penser la nourriture comme métaphore de la transmission. Dans ce qui nous est transmis, on trouve à boire et à manger, et parfois, il y a un os, une arête, quelque chose de difficile à digérer. En somme, il y a du bon et du moins bon — voire du très mauvais — qui passe à notre insu et, bien entendu à l’insu de ceux qui transmettent. La transmission est, en effet, toujours transmission de vie et de mort. Mais comment imaginer que ce que nos géniteurs nous transmettent nous empoisonne ou soit douloureux ?
Si un enfant est déjà « plein » de sa mère, il n’y a plus de place. Il ne peut rien avaler. La nourriture est alors pour lui sans goût, sans saveur. Le refus de la nourriture ou le fait de vomir, de « rendre » comme disent les enfants est, de ce point de vue, plutôt une bonne chose. C’est le signe d’une compréhension inconsciente de ce qui se passe là, dans le corps.
On dit d’ailleurs qu’on se « restaure » ou qu’on « s’est restauré », pour dire qu’on est repu, satisfait, et moins dans l’attente. « Moins affamée d’elle », comme me le dit un jour une patiente, moins à la recherche de compréhension.
Il s’agit donc bien, pour reprendre les propos de Joyce Mac Dougall, de réparer « une carence dans l’élaboration psychique et ce qui a fait défaut dans la symbolisation, lesquels sont compensés par un agir de qualité compulsive, visant ainsi à réduire par le chemin le plus court la douleur psychique. Faire tenir aux objets substitutifs externes la fonction symbolique qui manque ou qui est abîmée (qui a fait défaut) dans le monde psychique interne.
Le boulimique incorpore tout ce qu'il peut trouver pour se remplir de l'autre sans rien pouvoir en faire, au risque d'en être encombré.
L'anorexique n'arrive pas à faire le tri entre ce qui est bon et ce qui est mauvais, et du coup ne veut plus rien prendre du tout. Chaque gramme de plus étant un gramme de trop.

Je terminerai en faisant remarquer que l'entité nosographique de l'anorexie, n’est pas reconnue comme telle ailleurs qu'en Occident semble-t-il. Soit que les critères d’appartenance au féminin ne passent pas par la question de la silhouette et donc de la nourriture, soit que la petite voix qui parle aux anorexiques est entendue comme n’importe quelle autre manifestation d’un djinn, soit que la valeur d’une femme dans ces contrées (d’un point de vue purement social) tient autant à la place qu’elle occupe et à la façon dont elle l’assume dans le groupe qu’à ce qu’elle est, ou les trois à la fois.
Lors de mon passage sur l'île de Mayotte dans le Pacifique, un médecin d'un des dispensaires de brousse m’a raconté qu’elle avait rencontré une patiente de 42 kg de poids de base qui avait perdu 7 kg en 5 mois. L’examen clinique ne faisait apparaître aucun processus infectieux ou cancéreux susceptible d’expliquer cet amaigrissement, simplement elle ne mangeait plus parce qu’elle n’avait pas faim. Le praticien voulut l’envoyer à l’hôpital pour compléter le bilan et éliminer un trouble organique qui lui aurait échappé mais, alors qu’elle montait dans l’ambulance, son « djinn » (un djinn bébé zézayant) lui interdit d’y aller criant qu’il voulait qu’on lui fasse une grande cérémonie faute de quoi « il tuerait sa chaise de faim » ou s’en prendrait à la fille de la patiente. Tout ce petit monde alla tout de même au centre hospitalier où elle (enfin son djinn) arracha la perfusion et donna un vigoureux coup de poing au médecin hospitalier.
Quelque temps après (le temps qu’il fallut pour réunir les fonds nécessaires) une grande «  rumbu » (cérémonie traditionnelle) fut organisée pour elle qui depuis, pèse près de 45 kg.
Ce qui laisserait penser que la lecture faite du symptôme comme tel conditionne en partie le comportement des « malades » et leur éventuelle guérison. Là-bas, à Mayotte, on va voir le médecin (c'est-à-dire le "M'zoungou" -le blanc- formé en occident) qu'après avoir vu le Fundi (maître d'un savoir) avec qui on a procédé à tous les rituels ». La famille, le clan, ne laisse pas tomber celui qui est « atteint », qui porte les symptômes, comme s’ils sentaient que le « malade » est agi et qu'ils n'y sont sans doute pas pour rien, à défaut d'y être pour quelque chose. Ils y prennent donc, d'une certaine manière, leur part, à leur façon, en convoquant des rites (qui exigent des dépenses conséquentes, ne serait-ce que pour faire partager à tout le village, la nourriture apportée pour l'occasion) auxquels ils participent et que la famille prend en charge financièrement.
On peut remarquer en passant, l'intelligence de la situation qui fait payer les proches pour celui qui est « malade ». En occident, les thérapeutes qui répondent à la demande, dépossèdent les patients de la question qu’ils posent. La différence avec les pratiques coutumières est qu’ils l’effacent au lieu de la mettre en lumière.
La mettre en lumière, c'est ce que tente de faire, à sa manière, le psychanalyste qui opère un déplacement du manque qui occupe le sujet et le hante, sur la parole qui se dit et ne se dit pas, sur l’amour qui se vit ou ne se vit pas pour que ce ne soit plus son corps qui en soit marqué et finisse par en porter les traces.

Les liens, apparemment indissociables du couple mère-boulimique, mère-anorexique sont plutôt vides. Ils concernent le quotidien et ses tracas directement vitaux (santé, nourriture …), et non la façon dont son enfant se nourrit de la beauté des choses, de l’amour et des rencontres. Ce que ces mères ne peuvent pas faire, probablement parce que ça n'a pas été fait pour elles non plus, et qu'elles ne bénéficient pas de l'aide, du soutien d'un homme qui les aime suffisamment pour tenir le coup de l'épreuve de la transmission du féminin. La fille a besoin de ce lien, comme signe de ce lien et non pour ce qu’il est. Si sa mère ne lui fait pas signe, elle est dans un vide profond. Quand elle le fait, à sa façon, minimale, ça ne lui convient pas. Le corps prend sur lui le manque. Il crie famine, mais la nourriture ne peut pas remplir le manque, le vide de la relation originelle.
Que faire avec les anorexiques et les boulimiques ?
Paradoxalement, les nourrir, de la parole, de la beauté du monde.
Tout ce que j'ai pu écrire à propos de la boulimie et de l'anorexie a d'abord été adressé à telle ou telle patiente. Nous nous sommes nourris mutuellement de cette écriture, un peu comme si j'éprouvais le besoin de leur raconter une histoire, la nécessité de nous décentrer ensemble du symptôme comme tel et elles d'en entendre une, histoire.
Essayer de penser avec elles au-delà.

Je finirai en citant un passage d' un bref récit de Kafka, intitulé « Un artiste de la faim », texte qui parle l'air de rien de l'anorexie, en tout cas c'est mon point de vue.
[…] Il vécut ainsi pendant de longues années entrecoupées de courtes et régulières périodes de repos, auréolé d’une gloire apparente, recevant les hommages du monde, mais le plus souvent d’une humeur sombre qui devenait toujours plus sombre parce que personne ne la prenait au sérieux. Avec quoi pouvait-on d’ailleurs le consoler ? Que lui restait-il à souhaiter ? S’il venait un homme bienveillant pour le plaindre et vouloir lui expliquer que sa tristesse était vraisemblablement causée par la faim, il pouvait arriver, en particulier dans une période de faim avancée, que l’artiste de la faim réponde par un accès de rage, et qu’il se mette, au grand effroi de tout le public, à secouer les barreaux de sa cage comme un animal.
[…] Pourtant beaucoup de jours passèrent, et cela aussi prit fin. Un jour, un inspecteur remarqua la cage et il demanda aux employés pourquoi on ne se servait pas de cette cage pleine de paille moisie, mais parfaitement utilisable; personne ne le savait, quand l’un d’entre eux finit par se rappeler de l’artiste de la faim grâce au tableau des jours. On remua la paille à l’aide de bâtons et l’on y trouva l’artiste de la faim. « Tu es encore là sans manger ? », demanda l’inspecteur. « Quand arrêteras-tu donc enfin ? » « Pardonnez-moi tous », murmura l’artiste de la faim; seul l’inspecteur, qui tenait une oreille contre la grille, comprit ce qu’il disait. « Bien sûr », dit l’inspecteur en portant le doigt à son front pour signaler au personnel l’état dans lequel se trouvait l’artiste de la faim, « nous te pardonnons ». « J’ai toujours voulu que vous admiriez ma faim », dit l’artiste de la faim. « Mais nous l’admirons », dit l’inspecteur, prévenant. « Vous ne devriez pourtant pas l’admirer », dit l’artiste de la faim. « Eh bien, soit ! Alors nous ne l’admirons pas », dit l’inspecteur, « et pourquoi donc ne devons-nous pas l’admirer ? » « Parce que je dois m’affamer, je ne peux pas faire autrement », dit l’artiste de la faim. « Voyez-vous ça ! », dit l’inspecteur, « et pourquoi ne peux-tu pas faire autrement ? ». « Parce que je… », dit l’artiste de la faim qui levait un peu sa petite tête et parlait en avançant ses lèvres comme pour donner un baiser, tout près de l’oreille de l’inspecteur pour qu’aucune de ses paroles ne se perde, «… parce que je n’ai pas pu trouver d’aliments qui me plaisent. Si je les avais trouvés, crois-moi, je ne me serais pas fait remarquer, et je me serais rempli le ventre comme toi et les autres ». Ce furent ses derniers mots, mais dans ses yeux éteints on pouvait lire la ferme conviction, même si elle était désormais sans fierté, qu’il continuait à s’affamer.
« Maintenant, mettez-moi un peu d’ordre », dit l’inspecteur, et l’on enterra l’artiste de la faim avec la paille. Dans la cage on mit une jeune panthère. Ce fut, même pour les esprits les plus apathiques, une amélioration sensible que de voir cette bête sauvage s’agiter dans cette cage si longtemps inhabitée. Elle ne manqua de rien. Les gardiens, sans avoir besoin de beaucoup réfléchir, lui apportaient la nourriture qui lui plaisait ; même la liberté ne semblait pas lui manquer ; ce corps noble, doué de tout ce qui était nécessaire au point de se déchirer, semblait porter en lui la liberté ; elle paraissait placée quelque part dans sa mâchoire; et la joie de vivre sortait de sa gueule avec une telle passion qu’il n’était pas facile pour les spectateurs de lui tenir tête. Mais ils se dominaient, se pressaient autour de la cage et ne voulaient plus la quitter ».

L'anorexique n'est pas une petite chose, c'est une combattante, prise dans une jouissance et une toute puissance sans limite, même si son combat comme le montre Kafka est vain, voué à l'échec, voué à la mort. Vivre comme la panthère au corps noble, qui semble porter en elle la liberté, la joie de vivre est totalement inaccessible, inenvisageable. Kafka en montre l'impossibilité pour le champion de la faim parce qu'il est déjà totalement colonisé par la foule, pris comme un objet fascinant […] « Toute la ville était occupée par l’artiste de la faim ; l’intérêt allait croissant de jour de faim en jour de faim ; chacun voulait voir l’artiste de la faim au moins une fois par jour ; les derniers jours, il y avait des abonnés qui restaient assis toute la journée devant la petite cage grillagée ; la nuit aussi il y avait des visites, aux flambeaux pour augmenter l’effet » écrit-il.
De même l'anorexique, abandonnée ou séduite par le père, est le jouet, l'objet de la mère.
Kafka enfonce le clou, confirmant mon intuition du lien entre nourriture et transmission. A la question de l'inspecteur qui lui demande pourquoi il ne peut pas faire autrement que de s'affamer, le champion de jeûne répond : parce que je n'ai pas trouvé d'aliments qui me plaisent. Nul doute qu'il s'agit d'une métaphore.

C'est cette impasse de la transmission symbolique qui interdit les jeunes filles et les jeune femmes que j'avais en mémoire ce soir, de s'inscrire dans la lignée des femmes, puisqu'il n'y a de femme que d'une inscription symbolique dans le jeu de la différence sexuelle.
Publié le 2017-09-24