Ce corps en héritage
Psychanalyse et possession
Claude Guy, Psychanalyste

Claude Guy
PSYCHANALYSTE
3, rue Agrippa d'Aubigné 75004 Paris

Billets
Envie de passion

Ce corps en héritage
Envie de passion

Tout a commencé par une interrogation : qu'est-ce qui attire tant dans la passion que beaucoup aimeraient vivre, alors même que ceux qui l'ont vécue ne la souhaite pas, même à leurs pires ennemis, et alors que dans la pratique analytique, on se rend compte que les histoires passionnelles sont le plus souvent un empêchement à la cure elle-même, parfois une catastrophe et toujours une difficulté majeure pour en faire quelque chose, pour s'en séparer ?
Je me suis donc lancé dans ce projet et, très vite, des proches à qui j'ai donné à lire mes premiers jalons, m'ont alerté sur le fait que tout cela était très bien, mais que la passion n'avait rien à voir avec l'envie.
Qu'est-ce qui m'avait donc pris, à l'invitation de Anna Angelopoulos et de Sylvette Gendre-Dusuzeau, de proposer une intervention sur "envie et passion" ? Quelle mouche m'avait piqué ?
Je me suis demandé pourquoi je m'étais ainsi acharné à rester dans le sujet que j'avais moi-même choisi, mais qui me mettait dans le pétrin. J'avais préalablement envisagé d'intituler mon intervention "envie et passion", mais je me suis rendu à l'évidence, c'est bien "envie de passion" dont je vais parler ici ce soir. D'abord parce que c'est à l'aune de ma propre expérience que j'entends les affres amoureuses de mes patients et que je peux comprendre le manque dans lequel ils sont, mais surtout parce que, à chaque fois que la passion amoureuse se présente dans une cure, je suis ramené à une expérience personnelle. J'étais en analyse alors et c'est grâce au transfert que j'ai pu en tirer quelques leçons vivantes. J'entends encore les soupirs profonds de mon analyste à chaque fois -et elles étaient nombreuses- que j'évoquais le chagrin , la tristesse et le regret de ces moments, longtemps encore après que cette relation passionnée fut terminée définitivement.
Je dois dire que cela reste une énigme pour moi, mais quoi que j'ai vécu ensuite et quoi que je vive aujourd'hui, malgré la destruction que cela a causé et les douleur de cette période, il m'en reste néanmoins une certaine nostalgie. Celle paradoxale, d'un moment inaugural d'une autre façon de vivre ma vie. Comme si, après m'être sorti de cette emprise, cette période avait été pour moi un véritable tournant, probablement une renaissance et peut-être même une naissance au monde.
L'envie a donc toujours été pour moi associée à la passion, probablement parce que, à certains moments un peu difficiles de la vie que chacun traverse, je ressens comme une envie de passion, seule à même de me ressourcer et de me donner l'élan nécessaire pour repartir.


C'est évidemment beaucoup plus compliqué que cela. J'ai donc recherché quelques éléments concernant l'envie, notamment dans les racines étymologiques. On y trouve la question du regard dans ses différents registres : l'envie de voir de l'exhibitionniste et les bagarres parfois mortelles des jeunes déclenchées par un regard mauvais, haineux ou perçu comme tel. Souvent en effet, un regard de travers suffit à enflammer violemment la situation. Cela fait penser au mauvais œil, « Dzitso » qui est une maladie commune du monde musulman que des anthropologues qualifient de maladie de l’envie, de la jalousie sans plus de précision dans les termes. Elle est due à un regard malintentionné, envieux.
Dans ces cultures me disait un médecin et anthropologue exerçant sur l'île de Mayotte dans le Pacifique, on ne complimente pas une mère sur son enfant sous prétexte qu’on le trouve beau. Mieux vaut s’abstenir car le « Dzitso » se manifeste en multipliant des épisodes morbides ou l’enchaînement de maladies.

Les tâches sur le corps liées aux envies de la femme enceinte dont parle le conte Raiponce chez les frères Grimm.

Et, enfin, l'acception qualifiant d'envie les petits morceaux de peau au bord des ongles dont Imre Hermann parle en rangeant dans les formes régressives de cet instinct de détachement ce qu’il appelle le « sévice dermique mutuel », où la répétition dramatique de la séparation d’avec la mère s’exprime par ce qu’il appelle « les petits gestes de regret », comme le rongement, l’arrachement des ongles, l’arrachement des petites peaux des ongles, qui peuvent aller jusqu’au saignement. Tendance du Moi à revivre la séparation.

C'est à ce point que j'avais tout d'abord pensé le lien entre passion et envie.
C'est-à-dire là où l'on retrouve le regret de ce qu'on a du quitter ou de ce qu'on n'a jamais eu et que les autres ont l'air d'avoir et dont, apparemment ils jouissent. Sentiment archaïque illustré par l'aîné qui se rend compte de ce qu'il avait au moment précis où il le perd. Ce n'est pas de la jalousie, c'est autrement plus radical puisque c'est de son existence même, de son être au monde dont il s'agit. Ce qui déclenche les pulsions meurtrières : vouloir la peau de l'autre (c'est en effet le premier véritable rapport à l'altérité) pour qu'il ne puisse pas jouir de l'objet (mère/sein …) alors même qu'il n'en voudrait pas et ne saurait pas quoi en faire si on le lui donnait. Pour lui, ce que l'autre a, lui a fatalement été retiré. Il ne peut pas concevoir que l'autre ait, sans que cela n'ait été prélevé sur lui.



Car, si Mélanie Klein dans son livre Envie et gratitude fait une différence entre envie, jalousie et avidité, ce qu'elle dit de ces trois termes se vit dans la passion, d'où probablement la confusion. Un sentiment de colère lié au fait de ne pas trouver dans cet investissement puissant ce qu'on voulait trouver (retrouver), une haine envers l'autre, lequel n'est pas à la hauteur de ce qui était attendu et envers soi-même de s'être laissé aller (piéger) à vivre cet enfer. Un désir impérieux et insatiable qui va à la fois au-delà de ce dont le sujet a besoin et au-delà de ce que l'objet peut ou veut lui accorder.
Plusieurs éléments allant dans le sens d'un rapprochement avec ce que l'on peut trouver dans la passion où l'on découvre ce qu'on aurait toujours voulu avoir et où la question d'une forme de renaissance, de naissance à son être sont en jeu. C'est là, à mon sens, la question principale et j'y reviendrai.
Mélanie Klein cependant insiste sur une différence essentielle : "Au niveau de l'inconscient dit-elle, l'avidité cherche essentiellement à vider, à épuiser ou à dévorer le sein maternel ; c'est une introjection destructive. L'envie elle tend en outre à introduire dans la mère, dans son sein, tout ce qui est mauvais, les mauvais excréments et les mauvaises parties du soi afin de la détériorer et de la détruire. Ce qui signifie détruire sa créativité".
Le déclenchement de l'envie interviendrait lorsque ce qui se passe nous met en rage, devient insupportable, parce que dans ces moments, on a le sentiment que notre créativité est mise hors jeu, qu'elle n'est pas valide, légitime au regard de celle de l'autre.
Là surgit la haine, la rage, l'insupportable.
C'est cet homme qui voit dans le regard de sa compagne une infinie douceur lorsqu'elle accueille son grand gaillard de fils lui qui n'a jamais connu un regard pareil. Ce confrère qui déroule tranquillement sa pensée là où nous vivons la nôtre tellement moins assurée, surtout lorsque ce qu'il dit on est certain qu'on le pense depuis longtemps et qu'on aurait pu le dire aussi bien, voire mieux. Le livre qu'un auteur a écrit et qu'on aurait pu écrire quand il fait un succès, lorsqu'il est célébré. Ou encore ce couple si amoureux qui se donne des baisers fougueux, se caresse exagérément, comme sur une scène, démontrant ainsi à tous que eux l'ont cet amour, ce plaisir sexuel et en jouissent.
Bref, autant de moments du quotidien où chacun est rattrapé par sa problématique propre, son manque inhérent et archaïque qu'il a oublié ou tenté de camoufler au mieux et qui lui revient en pleine face subitement, sans qu'il puisse s'en défendre.
Douleur du rappel.
L'envieux est du côté de l'avoir. Il pense qu'il peut être en l'ayant, en prenant possession de l'autre, de sa vie, de son sexe. C'est donc le trop, la célébration exagérée ou l'exclusif, qui remet en jeu le manque, qui crée l'envie.

Et la passion dans tout cela ?
C'est un patient qui m'a amené à quitter le seul point de vue de la passion amoureuse lorsqu'il m'est apparu soudain comme une évidence que cet homme vivait une passion, celle d'être père.
Cette passion lui a permis à son insu de prendre sur lui toutes les morts, toutes les tragédies dans une continuité de traumas successifs. Mort du grand-père paternel dans les camps nazis, mort du grand-père maternel dans un accident de voiture, celle de sa mère d'un cancer foudroyant et enfin celle de sa grand-mère paternelle qui, quarante ans après la disparition de son mari, est partie asphyxiée (gazée ont rapporté les journaux) par la consumation accidentelle d'un mélange goudron/laine de verre, consécutive à la réparation du toit d'une piscine. Là où les pères ont manqué laissant des femmes qu'il a vues toute sa vie d'une tristesse abyssale, habillées de noir, là où ils se sont absentés, il est devenu père pour être reconnu aux yeux du monde. Il est père, seulement père comme fondement même de son existence, ce qui alla bon an mal an, jusqu'à ce que sa femme se mette en travers de son chemin, précisément en combattant cette place-là.
Il est en colère tout le temps, à propos de tout et de rien, sous le moindre prétexte.
J'ai d'abord pensé que l'objet de cette colère était les injustices vécues dans sa généalogie. S'il s'accrochait ainsi à ses enfants, c'était probablement pour éviter de ressentir l'envie qui pointe et qu'il repousse rapidement en se concentrant sur cette injustice-là qui rappelle toutes les autres.
Enlevez la passion d'être père, devenue le sens de sa vie et vous trouvez un homme perdu, incapable d'être dans la vie, de vivre sa vie d'homme. Il assigne ses enfants à répondre à son cri désespéré : faites-moi exister! Cri de détresse, mais qui ne dit pas vraiment grand chose de l'envie dans laquelle il est.
Et, du coup, la question essentielle de cette histoire, celle qu'il esquive depuis longtemps en me noyant dans des détails fort intéressants, suffisamment pour que je m'y arrête et m'y perde, cette question c'est : qu'est-ce qu'il envie de l'autre ? Quelle envie recouvre cet "absolument père"? De quoi a-t-il été dépossédé pour ne se fonder qu'en tant que père ? Qu'est-ce qui lui a été enlevé de si précieux et vital pour exister ?
Etre père vient certes réparer une faille, un manque symbolique, mais c'est à travers sa colère que pointe l'envie. Elle vient se nicher dans des coins et recoins difficiles à débusquer d'autant que la passion joue à la perfection son rôle de substitution.
Car, au fond, tout état passionnel, tout investissement passionné, dans leur différence même, ont un point commun, celui d'être en lien direct avec l'envie.



Les collectionneurs par exemple, sont des passionnés qui meurent d'envie (crèvent d'envie) de posséder ce qui va les rendre uniques, leur donner un sentiment de puissance, de reconnaissance, qui va les faire exister, donner sens à leur vie.
On entend dans le "meurt d'envie", le "crève d'envie" le côté mortel de l'envie … et de la passion. Il en est de même avec ces patients qui nous veulent avec passion, nous bouffent, veulent notre peau au sens propre du terme, nous veulent tout entier, veulent nous dévorer, nous incorporer. Parce que, en passant par cette symbiose avec nous, absolument nécessaire et vitale, ils pourront enfin exister. Mais évidemment ça en passe par la haine, l'envie de meurtre. Ce passage n'a d'intérêt que si l'analyste tient le coup de ces attaques. La première fois où j'ai dû faire face à cette situation, il m'a fallu penser la question de la limite. Celle de ce que je pouvais supporter et qui ne me mettrait pas trop à mal, celle que cette patiente pouvait supporter et qui ne la mettrait pas à mal elle non plus et surtout, celle qui n'allait pas entraver la sortie de cette régression. Limite absolument essentielle dans ces situations parce que précisément, la passion est sans limite.
Cet étrange appel qu'un autre nous fasse exister m'a rappelé ce que m'avait dit une collègue et amie au sujet d'une situation délicate qu'elle vivait et dans laquelle l'enjeu se résumait précisément à une demande qu'une femme exigeait inconsciemment d'elle et qui expliquait bien des gestes hostiles et des paroles meurtrières qui lui échappait d'autant plus qu'elle était prise à son insu dans l'envie.
Si cet appel est lancé c'est qu'il y a bien quelque chose qui a manqué, quelque chose qui n'a pas été transmis, donné dans la filiation.
On trouve dans de nombreux contes l'idée de n'être rien si l'on n'est pas fils ou fille de quelqu'un. Celle qui a choisi de ne plus être la fille de quelqu'un (son père) ne peut être de nouveau admise dans la société qu'au bras d'un autre quelqu'un. Si un père ne peut ou ne veut pas donner sa fille à un autre homme, elle est condamnée à n'être qu'une fille, une souillon, la dernière des dernières.
Cette insistance de n'être rien si l'on n'est pas dans la filiation est très intéressante. Parce que toute la difficulté réside dans le fait d'exister par soi-même, d'aimer assez ses origines pour pouvoir les quitter, d'accepter d'être infidèle pour être un tant soit peu fidèle à soi-même. C'est en lisant un des derniers livres de Monique Schneider, La cause amoureuse, que j'ai compris l'enjeu du conte sur ce sujet. Cette "reconnaissance par la filiation est, de ce fait même, attendue comme l'équivalent d'une naissance" nous dit-elle
Encore faut-il avoir été encouragé à exister par soi-même, accompagné vers une séparation, c'est-à-dire être dans un lien à la parenté différent de celui dans lequel on était pendant tout le temps où les parents, dans leur fonction même, incarnaient la loi. La séparation n'est pas d'emblée, c'est un don.

Se séparer c'est donc avoir introjecté suffisamment de valeurs et la loi transmises par les origines pour devenir autonome. Et ça ne se fait pas tout seul. Ce passage est tellement précieux et essentiel que l'on peut véritablement envier ceux qui ont l'air de l'avoir vécu de façon satisfaisante.

C'est ce fais-moi exister, sous-entendu puisque je n'existe pas, que l'on rencontre comme tel dans l'envie. C'est un laisse-moi être qui n'a pas été donné d'emblée.
Et c'est ce "non-donné" qui conduit à la haine, au désir de destruction, de meurtre. Parce que la jouissance lui a été interdite, l'envieux ne s'autorise à jouir qu'au prix d'un meurtre.
Comme dans le récit de Caïn et Abel qui en est l'exemple originel : Caïn qui n'a pas eu la reconnaissance, détourne la faute sur son frère et le tue, puisque lui a été reconnu et agréé. Il découvre que ça ne lui a pas été donné, et pourtant ça ne lui a pas été pris par qui que ce soit, ni par son frère Abel, ni par personne d'autre. Mais c'est ce qu'il ne peut s'empêcher de penser. Le "fais-moi exister" est évidemment en lien avec la transmission et plus précisément avec la possibilité que chaque être humain a pu vivre, d'être accompagné vers la découverte de son identité sexuée pour en faire quelque chose. Ici même, Annie Topalov nous avait parlé de la signification de l'envie du pénis chez la femme à partir du texte de Maria Torok dans L'écorce et le noyau.
"Ce symptôme, nous disait-elle, masque l’impossibilité de l’attaque d’une fille envers sa mère car cette envie représente un interdit posé par la mère sur les expériences du corps de sa fille. C'est une problématique de la transmission du maternel. Lorsque cette exploration du corps est barrée par les mots et les gestes des imagos maternels, alors la petite fille se voit contrainte d’être sous la coupe d’une mère anale, c’est-à-dire la mère de la maîtrise absolue sur le corps de sa fille".
Du point de vue du féminin, Maria Torok a raison. Il s'agit de l'entre-deux-femmes, où la question se situe dans une bagarre pour les attributs du féminin censés confisqués par une mère au détriment de sa fille qui ne cesse de les vouloir et qui pense que puisque sa mère les a, elle n'y a pas accès. Ce qui n'est pas toujours un fantasme. Certaines mères défendent en effet bec et ongles cette position en laissant leur fille devant un choix impossible : se battre pour avoir les attributs du féminin et la valeur qu'elle pense que cela leur confère, mais au détriment de leur mère qui n'aurait plus de valeur ou lâcher prise et se sentir sans valeur elles-mêmes. C'est donc probablement au regard de la difficulté majeure de la transmission du féminin et des bagarres titanesques qu'elle produit, de cet entre-deux-femmes souvent féroce que Maria Torok poursuit l'idée de Freud d'une envie au féminin.



J'en ai tiré une question et me suis demandé si toute envie viendrait d'un interdit de l'orgastique ? Il est patent que cette impossibilité de l'attaque d'une fille vers sa mère contribue à empêcher la jeune fille d'exister. Elle est donc arrêté à ce point et met une énergie sans borne à se défendre, resserrant le nœud coulant au fur et à mesure de ses mouvements.

Plusieurs contes insistent sur cette situation en nous présentant des figures qui font peser menaces de mort physiques ou psychiques sur des jeunes filles. La méchante belle-mère poursuivant de sa haine la fille de son mari réussit à condenser l'envieuse par excellence à travers sa haine de l'autre. Elle cherche à obtenir ce qu'elle pense que la jeune femme en devenir a pour elle, qui lui est fatalement retiré à elle la belle-mère et qui de surcroît semble donner à la jeune femme toutes les apparences d'une vie vivante. C'est ce qui est violemment bagarré.

Mais bien entendu, et ce n'est pas un scoop, il existe de l'envie chez l'homme et même il existe des hommes envieux, c'est-à-dire arrêtés à ce point.
En miroir de ce que dit Maria Torok sur l'envie chez les femmes, la question de l'envie chez l’homme pourrait bien tenir également à un interdit de jouir, celui qu'un père signifie à son fils. Le père qui ne donne aucun signe de sa mort en étant, soit dans la toute présence soit dans la toute absence, et dont le fils attend la mort pour jouir enfin de la vie. Ce père qui ne lâche rien tant il est dans l'envie de la force, de la puissance et de la jeunesse de ce fils. Et du coup, à défaut d'autre chose, cette problématique de l'envie se refile. Pris dans un interdit de jouir de son propre corps, de la vie, de ses richesses, des femmes que le père confisque à son profit, le fils ne peut vivre que dans la haine et la pulsion de mort. Formidablement démontré dans un film Tetro de Francis Ford Coppola dans lequel deux frères vivent dans l'ombre d'un père despotique qui s'approprie tout ce que la vie peut donner.
Dans les contes, l'élimination de l'enfant, son martyre et l'humiliation voulus et actés par les marâtres, dans la quasi-totalité des situations, ne sont pas souhaités par les pères. Ils ne veulent pas cela, mais comme c'est nécessaire à la réalisation de leurs objectifs, argent ou prestige (pouvoir absolu, puissance totalitaire), ils livrent l'enfant, le réduisant à l'état de chose.
Je propose que là où a manqué la reconnaissance de la filiation, vivre une passion est attendu, entendu et vécu comme l'équivalent d'une naissance, d'une renaissance, où enfin il s'agit ni plus ni moins que d'être, d'accéder à son être.
D'où ce trop, ces larmes qui surgissent à l'instant où c'est vécu.


Ce qui rend la passion douloureuse, c'est que une fois ce passage vécu et réalisé c'est fait. Les amants devraient se quitter en se remerciant mutuellement de s'être donnés cette sorte de nouvel acte de naissance, ce moment intense, cet accouchement. Mais ils restent ensemble, éblouis de cette découverte, avec l'envie de le revivre, de le ressentir à nouveau sans y arriver jamais. Comme si, de même qu'il n'y a qu'une naissance, il n'y aurait qu'une seule autre fois, une seule renaissance possible (au contraire des contes qui commencent toujours par un "il était une fois", histoire de nous faire entendre que, si cela a pu avoir eu lieu une fois, il peut y en avoir d'autres et que c'est précisément l'enjeu).
Coincés ils ne peuvent donc ni vivre avec ni vivre sans. Une fois réparée l'illégitimité d'exister, ils restent arc-boutés sur l'objet par qui ça a été donné. Parce que, bien sûr, dans la passion, les amants confondent ce qui a été donné avec celui ou celle par qui et avec qui ça l'a été. Toutes les inhibitions, les interdits, la réserve, qui montrent et démontrent l'illégitimité d'être au monde, la culpabilité même d'y être, tout cela tombe d'un coup dans la passion.
Il est donc probable que ceux et celles qui vivent une passion un jour, font partie de ceux qui sont héritiers d'un père qui a toujours refusé d'envisager sa propre destitution, qui n'a pas pu, pas voulu donner de signes de sa mort. Ils sont donc dans l'attente, comme morts eux-mêmes, ne pouvant pas vivre une rencontre, un amour … jusqu'à ce qu'ils rencontrent la passion qui les accouche et les fait vivre ou leur en donne l'illusion.
Si le fils n'a d'existence que pris dans le choix (cornélien) je tue le père ou le père va me détruire, on peut comprendre que la passion quand elle surgit, de façon puissante au niveau des corps, l'en différencie. L'autre dans ce lien répare l'illégitimité d'exister. Mais quand le père s'oppose à la vie de son fils en lui interdisant toute jouissance de son vivant, il lui interdit aussi la filiation.
Ainsi chez cet homme dont les parents dans leur jeunesse avaient vécu en mode « hippie » : consommation de drogues, sexualité débridée, réplique exacte des clichés qui circulent sur cette période. Un jour, soudainement, leur vie changea radicalement, comme une sorte de conversion. De cette vie dissolue, ils passèrent à une vie d’ascète, abstinence sexuelle comprise. Ils fréquentèrent assidûment les églises chrétiennes dont ils se firent les chantres au sens propre du terme, passant la majeure partie de leur vie, rongés de remords, à battre leur coulpe des errances passées. Probablement du point de vue chrétien et du leur, ils sont d‘ores et déjà « sauvés », mais ils n’en laissent pas moins à leurs enfants une difficile transmission et une problématique de culpabilité… éternelle.
C'est ainsi que, non seulement cet homme vécut l'interdit du père de jouir de sa vie, puisque c'était lui le père qui jouissait à tout va, mais il vécut plus tard, lors du retournement parental, l'absence totale de ce père voué corps et âme à la religion à laquelle il avait dorénavant juré fidélité, et pour laquelle il avait éradiqué la sexualité de sa vie, présente, future et même passée. Il fallait en effet l'oublier et du coup, son fils ne pouvait qu'être fils du divin, né par l'opération du saint esprit sans doute. Je l'ai rencontré alors qu'il était pris dans une passion dévorante, folle, alors qu'il se faisait humilier par une jeune femme, probablement elle-même prise dans les affres de la transmission et qui le lui faisait payer, méchamment. Mais lui, ne jurait que par elle, pensait toujours que l'amour et la rencontre sexuelle avaient été tels que ce n'était pas concevable que cela n'existât plus. Il ne jurait que par elle, celle qui l'avait fait naître, renaître à une identité nouvelle.

On le voit, la passion peut agir comme un véritable acte d'insoumission en transgressant l'interdit majeur et originel de jouir, lequel se joue dans l'irrépressible attrait physique et sexuel que la passion met en acte, et qui est un moteur essentiel chez les amants, qui les tient aussi fermement que douloureusement.

Pourquoi insister sur la passion alors que mes propos peuvent sans difficulté s'appliquer à l'amour, à l'événement de l'amour ?
Parce que dans la passion chaque rapport sexuel rejoue un épisode de possession-dépossession. Un corps à corps où chacun possède l’autre, se sent possédé par l’autre au point que parfois, l’emprise du sexuel est tellement aiguëe que les amants flirtent avec la mort. La passion exige un investissement total, ce que l'amour ne requiert pas. Comme toutes les dépendances, drogue, alcool, passion, maladie, symptôme, sectes, thérapies de toutes sortes qui sont d'excellents investissements tenant autant le sujet que celui-ci y tient et le ramenant à ses premiers investissements. Nous savons que le premier investissement, quel qu'il ait été, reste celui auquel le sujet reste attaché. Plus celui-ci a été marqué de manque, plus le sujet y est attaché comme s'il était toujours dans l'attente que ça lui soit donné. Or, on ne peut quitter un investissement que si l'on en trouve un autre aussi puissant que celui que l'on quitte. C'est là que la passion amoureuse, je dirai plutôt sexuelle vient à point nommé pour offrir un investissement où le sujet est engagé corps et âme et dans lequel, de surcroît il trouve tout ce qu'il n'avait jamais osé penser vivre, ce qui fait qu'il ne peut plus le quitter. L'importance du rapport sexuel, la recherche de l'orgasme et sa trouvaille sont essentielles.
Mais c'est trop, probablement aussi parce que toute passion est incestueuse. La passion amoureuse rend palpable le manque, la frustration, de ce que l'on aurait voulu vivre et qui ne l'a pas été enfant dans le rapport à la mère. C'est peut-être cet environnement premier qui a manqué, ou du moins n'a pas été "rassasié", et qui revient faire signe..D'où les arrachements liés à la rupture d'amours passionnelles où l'enjeu est la perte, souvent incommensurable.

Je pense à une patiente qui, dans une famille religieusement protestante, ayant subi l'interdit de sa mère, non seulement de la masturbation, mais également de l'exploration et même du simple contact avec son corps, avait le plus grand mal à vivre avec précisément. Je ne fus pas surpris d'apprendre que sa vie amoureuse débuta par l'opprobre parentale alors qu'elle sortait pour la toute première fois avec une sorte de bad boy, habitant dans la cité juste en face du quartier bourgeois parental. Elle vécut ainsi quelques expériences cachées, jusqu'à ce qu'elle vive une première passion avec un homme dont elle comprit au cours du travail, qu'il était pervers et dont elle eut le plus grand mal à se séparer. Je la rencontrais au moment où elle vivait une seconde passion plus intense encore. De celle où elle ne connaissait, ne voulait connaître que l’autre comme unique univers, univers unique. Quelque chose de destructeur qui l’enfonçait doucement et inexorablement dans un gouffre vide, sans fin, dont elle avait peur, prise dans la sensation de ne plus jamais arriver à en revenir mais qui l'attirait inexorablement. Dans ce rapport elle s'y retrouvait, y puisant une force nouvelle, une estime de soi, un sentiment de puissance (la satisfaction d'être pour quelque chose dans la jouissance de l'autre valorise fortement). Elle avait le sentiment qu'elle passait ainsi d'une forme d'inhibition (notamment dans le rapport au corps) à une liberté totale qui la faisait se sentir vivante. Elle avait besoin de la substance de l'autre, de sa pulsion de vie pour exister. Envie de sa vie qui la brûlait de l'intérieur, l'enflammait. Vertige en même temps fascinant et terrifiant. Mais un jour, elle se rendit compte que l'homme en question avait fait d'elle son objet. Elle réussit à le quitter jusqu'au jour où elle apprit que cet homme, qui travaillait au même endroit qu'elle, vivait une passion avec une autre femme. Elle en fut complètement bouleversée. Alors même que, pour rien au monde me disait-elle, elle ne se serait remise avec lui, voici qu'elle ne supportait pas qu'une autre ait cet homme et vive, à son tour, ce qu'elle avait vécu elle, de façon forcément unique. Elle se découvrait envieuse.
Sortir de ce moment fut long et semé d'embûches.
C'est avec un homme de vingt ans de moins qu'elle, dans un pays lointain, une autre culture, une autre ère géographique, à mille lieues de son territoire habituel, qu'elle put vivre une histoire d'amour, sensible, douce même si elle fut sans lendemain. Mais au fond, ces deux-là durant cette rencontre avaient à peu près le même âge, la même jeunesse, la même curiosité, la même soif de naître et de renaître, à un amour qui ne leur avait jamais été donné.

L'envie est parfois qualifiée de passion triste. Si tant est que toute passion ne soit pas triste, il me semble qu'elle est triste parce que, contrairement à ce qui se dit habituellement à son sujet, une passion se vit seul, même si l'autre est présent. Je propose que dans la passion, on envie une relation idéale qu'on aurait pu vivre et qu'on aurait avec l'objet (car l'autre alors n'est au fond qu'objet, pur objet de cette mise en acte) sans y parvenir jamais, voué à l'échec en quelque sorte.
Dans la passion, se rejoue cette radicalité existentielle, le rapport au maternel primaire, mais on ne peut pas vivre avec parce que ce n'est plus le moment, et on ne peut plus vivre sans non plus, puisqu'on découvre dans le réel tout ce qu'on avait souhaité, voulu, désiré sans le rencontrer jamais.
Là, ça advient.



En conclusion.
La passion toucherait ceux qui, se trouvant héritier d'une transmission ratée, trouvent en elle la puissance, la force, le sentiment amoureux, l'illusion de l'amour qui leur donnent, en un instant la sensation d'une nouvelle naissance, d'une renaissance. Des retrouvailles avec l'idée de naissance à laquelle le sujet ne croyait plus, qu'il ne pensait jamais vivre. La passion envahit à un point tel qu'on pourrait presque l'envisager comme une sorte de défense contre l'envie. Sans la passion, le sujet revivrait le manque initial, la catastrophe, le vide, lesquelles sensations sont les moteurs de l'envie. C'est lorsque l'on est identitairement perdu qu'on envie l'identité de l'autre, ce qu'il arrive à vivre lui, sa jouissance, ses idées, sa pensée ...
Ce n'est pas, je veux la vie de l'autre, mais le fait-même qu'il est, qu'il semble vivre bien dans son être, qu'il est vivant. Envieux de sa vie à ce titre, parce qu'il a tout l'air de vivre de façon vivante, non entravée.
Vivre une passion c'est en même temps revenir à un instant archaïque, à la fusion d'avec la mère, peut-être même in-utero, quand règne ce que Balint appelle « l'amour primaire » et que la question d'être n'existe pas, n'est pas encore là. La passion fixe un sujet sur elle-même et donc sur lui-même, en contournant la question de l'envie, de la haine et de la destruction qui y concourent. Sous la passion pourrait bien se cacher l'envie. Les meurtres, les coups et blessures, les bagarres violentes à quoi elle mène parfois le montrent. Et c'est en cela que la passion est une forme de paroxysme de l'envie et c'est aussi pour cela que c'est aussi difficile de la quitter. La rupture passionnelle laisse le sujet malheureux, seul, abattu puisque revenu devant son sentiment d'illégitimité d'exister, d'être vivant en perdant d'un coup non seulement l'autre comme objet, mais surtout le sentiment d'exister, illusoire puisqu'il ne tenait qu'à ce qu'il vivait avec cet autre.
Passion d'être père, d'être amant, mère, fonctionnaire, titulaire de tel diplôme, passion de n'être que père, que mère, que amant … c'est-à-dire l'excès d'investissement. Passion d'être un autre comme le dit Pierre Legendre dans un de ses livres au titre éponyme. Passion d'être un autre et de s'y perdre.
Dans leur dictionnaire de la psychanalyse, Michel Plon et Elisabeth Roudinesco rappellent que, après avoir pensé l'envie dans la relation d'objet comme liée à la haine, la mort, la destruction et l'agressivité primaire en 1924, ce n'est qu'en 1957 que Mélanie Klein parla de gratitude. Cela lui permit de penser la dualité amour/haine, mais pour autant, elle pensait que la gratitude ne réussissait jamais à imposer de limite à la nature envahissante de l'envie. D'où son scepticisme grandissant quant à la possibilité d'un résultat thérapeutique positif dans les cas où, la relation d'objet primaire a été vécue sur un mode destructif.
Mais en même temps, s'il est vrai que l'on ne peut quitter un investissement puissant que pour un autre aussi fort que celui que l'on quitte comme je le propose, au-delà de la drogue et autres dépendances qui tiennent le sujet autant qu'il y tient, on peut penser que la force du transfert, pourvu qu'il soit puissant, peut permettre ce passage. Et celui-ci, me semble-t-il est, paradoxalement facilité par un épisode passionnel, car il est possible et me^me probable qu'on puisse investir passionnément l'analyse, l'analyste et que, contrairement à tout autre objet de passion, l'analyste, lui, sait est averti qu'il est investi au rang d'idéal et qu'il saura tout mettre en œuvre pour accompagner le patient vers une sortie de cet état.
Au fond, la psychanalyse est peut-être une des formes réussies d’une dépossession , d'un désensorcellement, qui implique une dépendance forte, mais temporaire, nécessaire pour mieux se défaire de l’emprise première.
Publié le 2014-12-18